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		<title><![CDATA[Sonett-Forum - Sully Prudhomme]]></title>
		<link>https://sonett-forum.de/</link>
		<description><![CDATA[Sonett-Forum - https://sonett-forum.de]]></description>
		<pubDate>Tue, 07 Jul 2026 06:41:42 +0000</pubDate>
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		<item>
			<title><![CDATA[Aux Jeunes Gens]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10274</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:57:39 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10274</guid>
			<description><![CDATA[Aux Jeunes Gens<br />
<br />
<br />
 <br />
Riez ! il nous est cher de vous sentir contents ;<br />
La divine gaîté, cette sœur du courage,<br />
Vous convie à braver l'horizon gros d'orage,<br />
Sous l'immense arc-en-ciel qu'elle dresse à vingt ans.<br />
<br />
Vous pouvez rire, vous ! Le rire n'a qu'un temps,<br />
Et l'oubli des douleurs n'appartient qu'à votre âge ;<br />
Même sur le bâillon mis au Droit qu'on outrage,<br />
Vous jetez pour un jour des voiles éclatants.<br />
<br />
Riez, car à vous seuls est permise la joie.<br />
Le blé naissant n'a point, quand son épi verdoie,<br />
A répondre du sol dont les tourments le font.<br />
<br />
Riez donc ! Vos aînés se réservent les larmes.<br />
C'est chez vous seuls qu'ils voient dans l'avenir profond<br />
Ensemble triompher la justice et les armes.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[Aux Jeunes Gens<br />
<br />
<br />
 <br />
Riez ! il nous est cher de vous sentir contents ;<br />
La divine gaîté, cette sœur du courage,<br />
Vous convie à braver l'horizon gros d'orage,<br />
Sous l'immense arc-en-ciel qu'elle dresse à vingt ans.<br />
<br />
Vous pouvez rire, vous ! Le rire n'a qu'un temps,<br />
Et l'oubli des douleurs n'appartient qu'à votre âge ;<br />
Même sur le bâillon mis au Droit qu'on outrage,<br />
Vous jetez pour un jour des voiles éclatants.<br />
<br />
Riez, car à vous seuls est permise la joie.<br />
Le blé naissant n'a point, quand son épi verdoie,<br />
A répondre du sol dont les tourments le font.<br />
<br />
Riez donc ! Vos aînés se réservent les larmes.<br />
C'est chez vous seuls qu'ils voient dans l'avenir profond<br />
Ensemble triompher la justice et les armes.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Aux Jeunes]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10273</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:57:17 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10273</guid>
			<description><![CDATA[Aux Jeunes<br />
<br />
<br />
 <br />
Ah ! nous vous absolvons, nous les poètes fous,<br />
De préférer à l'or les lèvres satinées,<br />
De ne point sans révolte aux vagues destinées<br />
Sacrifier la fleur d'un présent sûr et doux !<br />
<br />
La vie a des saisons, chaque saison ses goûts.<br />
Le partage est tout fait des rapides années :<br />
Il les faut accueillir comme elles sont données,<br />
Aux vieillards pour prévoir et, pour sentir, à vous.<br />
<br />
Combien, devenus vieux, maudissent leur détresse !<br />
Comme ils ont dédaigné le rire et la caresse,<br />
Le passé n'a pour eux nuls consolants retours.<br />
<br />
Heureux qui sut aimer ! Il en garde une joie,<br />
Printanière senteur du linceul des beaux jours,<br />
Baiser qu'au ciel de Mai la rose morte envoie.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[Aux Jeunes<br />
<br />
<br />
 <br />
Ah ! nous vous absolvons, nous les poètes fous,<br />
De préférer à l'or les lèvres satinées,<br />
De ne point sans révolte aux vagues destinées<br />
Sacrifier la fleur d'un présent sûr et doux !<br />
<br />
La vie a des saisons, chaque saison ses goûts.<br />
Le partage est tout fait des rapides années :<br />
Il les faut accueillir comme elles sont données,<br />
Aux vieillards pour prévoir et, pour sentir, à vous.<br />
<br />
Combien, devenus vieux, maudissent leur détresse !<br />
Comme ils ont dédaigné le rire et la caresse,<br />
Le passé n'a pour eux nuls consolants retours.<br />
<br />
Heureux qui sut aimer ! Il en garde une joie,<br />
Printanière senteur du linceul des beaux jours,<br />
Baiser qu'au ciel de Mai la rose morte envoie.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[La Jacinthe]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10272</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:56:52 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10272</guid>
			<description><![CDATA[La Jacinthe<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Dans un antique vase en Grèce découvert,<br />
D'une tombe exhumé, fait d'une argile pure<br />
Et dont le col est svelte, exquise la courbure,<br />
Trempe cette jacinthe, emblème aux yeux offert.<br />
<br />
Un essor y tressaille, et le bulbe entr'ouvert<br />
Déchire le satin de sa fine pelure ;<br />
La racine s'épand comme une chevelure,<br />
Et la sève a déjà doré le bourgeon vert.<br />
<br />
L'eau du ciel et la grave élégance du vase<br />
L'assistent pour éclore et dresser son extase,<br />
Elle leur doit sa fleur et son haut piédestal.<br />
<br />
Du poète inspiré la fortune est la même :<br />
Un deuil sublime, né hors du limon natal,<br />
L'exalte, et dans les pleurs germe et croît son poème.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[La Jacinthe<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Dans un antique vase en Grèce découvert,<br />
D'une tombe exhumé, fait d'une argile pure<br />
Et dont le col est svelte, exquise la courbure,<br />
Trempe cette jacinthe, emblème aux yeux offert.<br />
<br />
Un essor y tressaille, et le bulbe entr'ouvert<br />
Déchire le satin de sa fine pelure ;<br />
La racine s'épand comme une chevelure,<br />
Et la sève a déjà doré le bourgeon vert.<br />
<br />
L'eau du ciel et la grave élégance du vase<br />
L'assistent pour éclore et dresser son extase,<br />
Elle leur doit sa fleur et son haut piédestal.<br />
<br />
Du poète inspiré la fortune est la même :<br />
Un deuil sublime, né hors du limon natal,<br />
L'exalte, et dans les pleurs germe et croît son poème.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[L’Escrime]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10271</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:56:34 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10271</guid>
			<description><![CDATA[L’Escrime<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
L'art des vers se révèle à l'escrime pareil ;<br />
Boileau l'a dit un jour à son ami Molière.<br />
La finesse n'en est qu'aux élus familière,<br />
Moins simple est ce beau jeu que son froid appareil.<br />
<br />
Il nous tient en haleine et sans cesse en éveil,<br />
Car la muse a pour nous des rigueurs de guerrière.<br />
Elle ne se rend pas aux pleurs de la prière,<br />
Et qui la veut dompter a perdu le sommeil.<br />
<br />
Son regard nous défie autant qu'il nous anime :<br />
Tandis qu'il nous émeut d'une fureur sublime,<br />
La lyre qu'il nous offre est rebelle à nos doigts.<br />
<br />
Trop heureux qui sait fuir ou vaincre cette amante<br />
Adorable et sauvage, âpre et belle à la fois !<br />
Je suis, hélas ! de ceux qu'elle enchaîne et tourmente.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[L’Escrime<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
L'art des vers se révèle à l'escrime pareil ;<br />
Boileau l'a dit un jour à son ami Molière.<br />
La finesse n'en est qu'aux élus familière,<br />
Moins simple est ce beau jeu que son froid appareil.<br />
<br />
Il nous tient en haleine et sans cesse en éveil,<br />
Car la muse a pour nous des rigueurs de guerrière.<br />
Elle ne se rend pas aux pleurs de la prière,<br />
Et qui la veut dompter a perdu le sommeil.<br />
<br />
Son regard nous défie autant qu'il nous anime :<br />
Tandis qu'il nous émeut d'une fureur sublime,<br />
La lyre qu'il nous offre est rebelle à nos doigts.<br />
<br />
Trop heureux qui sait fuir ou vaincre cette amante<br />
Adorable et sauvage, âpre et belle à la fois !<br />
Je suis, hélas ! de ceux qu'elle enchaîne et tourmente.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Ah ! le cours de mes ans ne peut que faire envie :]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10270</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:56:06 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10270</guid>
			<description><![CDATA[Ah ! le cours de mes ans ne peut que faire envie :<br />
Je ne maudirai pas le jour où je suis né.<br />
Si Dieu m'a fait souffrir, il m'a beaucoup donné,<br />
Je ne me plaindrai pas d'avoir connu la vie.<br />
<br />
De la félicité que j'avais poursuivie<br />
Le trop vaste horizon s'est aujourd'hui borné,<br />
J'attends, calme et rêveur, ce qui m'est destiné ;<br />
Qu'importe l'avenir ? mon âme est assouvie.<br />
<br />
L'arbre de ma jeunesse était ambitieux,<br />
Fou d'espoir et de sève, hélas ! et les orages,<br />
Secouant sa verdure, en ont semé les cieux...<br />
<br />
Mais le doux souvenir est le glaneur des âges,<br />
Et l'oubli n'a jamais si bien tout effacé<br />
Qu'il ne reste une fleur dans le champ du passé.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[Ah ! le cours de mes ans ne peut que faire envie :<br />
Je ne maudirai pas le jour où je suis né.<br />
Si Dieu m'a fait souffrir, il m'a beaucoup donné,<br />
Je ne me plaindrai pas d'avoir connu la vie.<br />
<br />
De la félicité que j'avais poursuivie<br />
Le trop vaste horizon s'est aujourd'hui borné,<br />
J'attends, calme et rêveur, ce qui m'est destiné ;<br />
Qu'importe l'avenir ? mon âme est assouvie.<br />
<br />
L'arbre de ma jeunesse était ambitieux,<br />
Fou d'espoir et de sève, hélas ! et les orages,<br />
Secouant sa verdure, en ont semé les cieux...<br />
<br />
Mais le doux souvenir est le glaneur des âges,<br />
Et l'oubli n'a jamais si bien tout effacé<br />
Qu'il ne reste une fleur dans le champ du passé.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[La Beauté fait croire]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10269</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:55:43 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10269</guid>
			<description><![CDATA[La Beauté fait croire<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
La foi, l'antique foi dans mon âme a péri,<br />
Et maintenant je sonde à tâtons la Nature.<br />
Mais je regrette, hélas ! la sublime imposture<br />
Qui, dans l'ombre déserte, offre au cœur un abri ;<br />
<br />
Et j'y crois de nouveau quand vous m'avez souri :<br />
La nuit m'épouvantait, cette aube me rassure.<br />
Quand je ne vous vois pas, l'inconnu me torture ;<br />
Paraissez seulement, et mon mal est guéri.<br />
<br />
Un sourire de vous, et le bonheur m'inonde :<br />
Je ne peux plus douter qu'une main sur le monde<br />
Par pitié comme un baume ait épanché l'amour.<br />
<br />
L'espérance a raison de ma raison rebelle :<br />
Sans retour aimez-moi ; je croirai sans retour<br />
A la bonté de Dieu qui vous créa si belle.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[La Beauté fait croire<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
La foi, l'antique foi dans mon âme a péri,<br />
Et maintenant je sonde à tâtons la Nature.<br />
Mais je regrette, hélas ! la sublime imposture<br />
Qui, dans l'ombre déserte, offre au cœur un abri ;<br />
<br />
Et j'y crois de nouveau quand vous m'avez souri :<br />
La nuit m'épouvantait, cette aube me rassure.<br />
Quand je ne vous vois pas, l'inconnu me torture ;<br />
Paraissez seulement, et mon mal est guéri.<br />
<br />
Un sourire de vous, et le bonheur m'inonde :<br />
Je ne peux plus douter qu'une main sur le monde<br />
Par pitié comme un baume ait épanché l'amour.<br />
<br />
L'espérance a raison de ma raison rebelle :<br />
Sans retour aimez-moi ; je croirai sans retour<br />
A la bonté de Dieu qui vous créa si belle.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[La Fontaine de Jouvence]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10268</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:55:07 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10268</guid>
			<description><![CDATA[La Fontaine de Jouvence<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Rends la sève aux heureux, naïade de Jouvence,<br />
A leurs rapides jours donne un long renouveau ;<br />
Retourne pour eux seuls le fatal écheveau<br />
Dont le fil mesuré vers les ciseaux s'avance.<br />
<br />
Ceux-là n'ont pas connu le soupir dès l'enfance,<br />
L'austère appel du Vrai, l'altier défi du Beau,<br />
Le tourment d'y répondre et l'attrait du tombeau<br />
Pour le front sans appui, pour le cœur sans défense.<br />
 <br />
Le ciel lointain des yeux ne leur a pas fait mal ;<br />
Ils n'ont connu qu'un proche et clément idéal,<br />
Et les regrets en eux ne sont pas des blessures.<br />
<br />
Mais les martyrs du rêve et ceux du souvenir,<br />
Inclinés vers la fosse aux promesses plus sûres,<br />
Craignant tous les amours, n'osent pas rajeunir.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[La Fontaine de Jouvence<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Rends la sève aux heureux, naïade de Jouvence,<br />
A leurs rapides jours donne un long renouveau ;<br />
Retourne pour eux seuls le fatal écheveau<br />
Dont le fil mesuré vers les ciseaux s'avance.<br />
<br />
Ceux-là n'ont pas connu le soupir dès l'enfance,<br />
L'austère appel du Vrai, l'altier défi du Beau,<br />
Le tourment d'y répondre et l'attrait du tombeau<br />
Pour le front sans appui, pour le cœur sans défense.<br />
 <br />
Le ciel lointain des yeux ne leur a pas fait mal ;<br />
Ils n'ont connu qu'un proche et clément idéal,<br />
Et les regrets en eux ne sont pas des blessures.<br />
<br />
Mais les martyrs du rêve et ceux du souvenir,<br />
Inclinés vers la fosse aux promesses plus sûres,<br />
Craignant tous les amours, n'osent pas rajeunir.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[La Justice (101-111)]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10267</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:54:22 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10267</guid>
			<description><![CDATA[La Justice<br />
(Auszüge)<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Je respire ! Il est clos, le combat singulier,<br />
Si long, si rude en moi, du cœur et de la tête !<br />
Il cesse comme on voit, après une tempête,<br />
La falaise et le flot se réconcilier.<br />
Je sens à ma raison mes vœux se rallier<br />
Pour me rendre ma flamme et mon nom de poète ;<br />
Les voix qui l'étouffaient lui font maintenant fête,<br />
Et se changent pour elle en écho familier.<br />
Ces voix, je souffrais tant de les repousser toutes !<br />
Les plus douces surtout, qui parlaient à mes doutes<br />
Comme un chant de nourrice humble, antique et puissant !<br />
En elles vibre au cœur la vérité vivante,<br />
Qui communique un souffle à celle qu'on invente,<br />
Et prête à la parole un invincible accent.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Ô terre, nul mortel, même entre les meilleurs,<br />
Bien que de tous ses dons la vertu le décore,<br />
Si fort, si grand soit-il, n'est ton chef-d'œuvre encore :<br />
Tous ses frères, unis, lui sont supérieurs !<br />
Libre concert de bras et d'esprits travailleurs,<br />
La cité, mieux qu'un homme, en florissant t'honore ;<br />
Une fibre isolée est vainement sonore,<br />
Thèbes sort de tes flancs à l'accord de plusieurs.<br />
Ô terre ! La cité, c'est la puissance humaine,<br />
Élite, somme et nœud de tes forces, qui mène<br />
Ton tournoîment aveugle à son suprême but !<br />
C'est en elle qu'enfin s'ennoblit ta corvée,<br />
Et qu'au progrès du monde acquittant ton tribut,<br />
Tu vois ta mission sidérale achevée !<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
La bête hésite à boire un sang pareil au sien,<br />
Et ne cherche en son rut qu'un amant de sa race ;<br />
D'un solidaire instinct c'est la première trace,<br />
Et des êtres vivants le nœud le plus ancien.<br />
Les carnassiers entre eux n'ont pas d'autre lien,<br />
Endurcis par le meurtre, isolés par la chasse ;<br />
Mais l'herbage a formé le troupeau moins rapace,<br />
La fourmi fait déjà penser au citoyen.<br />
La ruche, et de son miel la commune industrie,<br />
Ont préparé la terre à devenir patrie ;<br />
Mais l'homme est obligé de s'inventer des lois :<br />
Artisan douloureux de sa propre excellence,<br />
Pour fonder la justice il éprouve les poids,<br />
Et semble en tâtonnant affoler la balance.<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Dans les bandes d'oiseaux unis pour voyager,<br />
Chacun soumet son aile au vol des autres ailes,<br />
Comme au pas du troupeau chacune des gazelles<br />
Asservit de ses bonds le caprice léger ;<br />
Ces tribus, poursuivant sans nul guide étranger<br />
L'air plus doux, ou le champ plus prodigue envers elles,<br />
Vont au but pressenti, par un concert de zèles<br />
Qu'un sens éclos du groupe a l'air de diriger.<br />
Ainsi le genre humain, bien qu'il dévie et doute,<br />
Vers l'idéal climat, dont il rejoint la route,<br />
Porte son guide issu de sa propre unité.<br />
Le couple fait le sang, la cité le génie,<br />
Et peut-être naît-il de la fraternité<br />
En des âmes sans nombre une force infinie.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Une suprême fin lie entre eux tous les cœurs ;<br />
Elle se cache à nous et pourtant nous attire,<br />
Par le même idéal hantés, sans nous le dire,<br />
Dans nos communs transports, dans nos vagues langueurs.<br />
Cet idéal émeut jusques à ses moqueurs,<br />
Sur la place publique, aux jours de saint délire<br />
Où d'un peuple, vibrant comme une immense lyre,<br />
L'âme unique s'exhale en formidables chœurs !<br />
Nous pressentons alors quelque cité dernière,<br />
Où s'uniront nos mains, nos fronts dans la lumière,<br />
Tous frères, et rois tous par un sacre pareil ;<br />
C'est dans notre tourmente une vive éclaircie,<br />
Dont nous reste longtemps la splendeur obscurcie,<br />
Comme aux yeux refermés luit un profond soleil.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Peuple inhabile à vivre, un jour nous florissons,<br />
Pour languir et déchoir, bien que sans cesse abonde<br />
Dans nos champs, que le soc de plus en plus féconde,<br />
Le trésor séculaire et croissant des moissons :<br />
Les blés offrent leur masse à tous leurs nourrissons,<br />
Invitant la justice à combler tout le monde,<br />
Sans qu'à leur noble appel la justice réponde,<br />
Sans que les peuples morts nous servent de leçons.<br />
Ah ! N'en accusons pas l'ordre de la nature,<br />
Du peuple accru la faim débordant la culture :<br />
L'homme par son génie élargit son séjour.<br />
Mais pour juger l'effort, l'ouvrage et le salaire,<br />
La loi sans âme attend qu'on l'échauffe et l'éclaire<br />
Au flambeau du savoir, au foyer de l'amour.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Une mère varie à l'infini ses soins<br />
Pour l'enfant délicat et pour l'enfant robuste ;<br />
C'est à force d'amour que sa mamelle est juste,<br />
Pressentant le devoir d'allaiter plus ou moins ;<br />
Des indices légers lui sont de sûrs témoins ;<br />
Car ce n'est pas sans but que la nature incruste<br />
Dans l'albâtre vivant de la poitrine auguste<br />
L'or du cœur maternel qui sait tous les besoins.<br />
Mais il manque à la loi, ce maternel organe !<br />
Le vrai droit de chaque homme est un intime arcane<br />
Ouvert pour la tendresse et clos pour la rigueur ;<br />
La loi demeure inique et mauvaise nourrice<br />
Avec des seins égaux où ne bat pas un cœur,<br />
Et son indifférence a l'effet du caprice.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Crains, pour te gouverner, la plèbe autant qu'un roi :<br />
D'ignorance et d'envie elle est trop coutumière.<br />
La justice est l'amour guidé par la lumière ;<br />
Elle ne règne point par l'équerre et l'effroi.<br />
Nul ne peut se vanter d'être juste envers toi,<br />
S'il n'a jamais sondé l'esprit et la matière,<br />
Si dans ton corps entier, si dans ton âme entière<br />
Il ne lit clairement quelle est ta propre loi ;<br />
Car les lois justes sont les vrais rapports des choses ;<br />
Et la nature seule a des urnes bien closes<br />
Où ne tombe aucun vote aveugle ni pervers.<br />
Ah ! Quiconque proclame égaux les droits de l'homme<br />
Est hardi pour lui-même et pour toi, quand il nomme<br />
D'un seul et même nom deux êtres si divers !<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Orientons d'abord, d'un oeil froid, mais altier,<br />
Le point de l'univers, dont l'homme auguste est l'hôte,<br />
Comme un navigateur, près de quitter la côte,<br />
Mande à ses pieds hardis l'horizon tout entier.<br />
Faisons de notre îlot l'école et le chantier<br />
Où s'arment sans répit la nef et l'argonaute<br />
Qui, vers d'autres splendeurs, sur une mer plus haute,<br />
Se frayeront dans la nuit un lumineux sentier.<br />
Appareillons au port pour l'étoile future,<br />
Réglons le gouvernail, assurons la mâture,<br />
Dressons un équipage au vaisseau bien muni !<br />
Que la terre, où l'orgueil inassouvi déprave,<br />
Nous soit, par la science aventureuse et grave,<br />
Un quai d'embarquement au seuil de l'infini !<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Nous naissons pour régner, et n'abdiquons jamais.<br />
Du serf, ancien vaincu rêvant les parts égales,<br />
Au seigneur, indigné des barrières légales,<br />
Nul homme de plein gré ne dit : « Je me soumets. »<br />
Et c'est peu d'être libre, on dit : « Si je primais !<br />
Maître à mon tour, exempt des besognes banales ! »<br />
Vœu que réveille, en bas, le cri des saturnales,<br />
En haut, l'appel tentant des glorieux sommets.<br />
Hé bien ! Tous compagnons d'une même infortune,<br />
Tous prétendants captifs, dans la chaîne commune<br />
Pour nos titres gardons un respect mutuel ;<br />
Vivons sur terre en rois dont n'a pas sonné l'heure,<br />
Qui, par grâce accueillis dans quelque humble demeure,<br />
S'y font l'esprit plus sage et le cœur moins cruel.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
L'âme, c'est le vrai nous, monde proche et lointain<br />
Du monde où le pied marche et la bouche respire,<br />
Espace intérieur, inviolable empire<br />
Qu'un refus du vouloir barre même au destin.<br />
Nul mineur n'y pénètre avec sa lampe en main,<br />
Aucun n'a sous la terre affronté de nuit pire ;<br />
Dante, qui des enfers a descendu la spire,<br />
N'a pu qu'interroger les âmes en chemin.<br />
Jour levant, ô science, ô conscience, étoile !<br />
Que, par vous révélé, tout l'homme se dévoile<br />
Aux yeux de la justice à peine dessillés !<br />
Seuls flambeaux de la loi, dissipez l'ombre en elle,<br />
Dans l'esprit qui la guide en même temps brillez,<br />
Et guidez pour l'écrire une main fraternelle.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[La Justice<br />
(Auszüge)<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Je respire ! Il est clos, le combat singulier,<br />
Si long, si rude en moi, du cœur et de la tête !<br />
Il cesse comme on voit, après une tempête,<br />
La falaise et le flot se réconcilier.<br />
Je sens à ma raison mes vœux se rallier<br />
Pour me rendre ma flamme et mon nom de poète ;<br />
Les voix qui l'étouffaient lui font maintenant fête,<br />
Et se changent pour elle en écho familier.<br />
Ces voix, je souffrais tant de les repousser toutes !<br />
Les plus douces surtout, qui parlaient à mes doutes<br />
Comme un chant de nourrice humble, antique et puissant !<br />
En elles vibre au cœur la vérité vivante,<br />
Qui communique un souffle à celle qu'on invente,<br />
Et prête à la parole un invincible accent.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Ô terre, nul mortel, même entre les meilleurs,<br />
Bien que de tous ses dons la vertu le décore,<br />
Si fort, si grand soit-il, n'est ton chef-d'œuvre encore :<br />
Tous ses frères, unis, lui sont supérieurs !<br />
Libre concert de bras et d'esprits travailleurs,<br />
La cité, mieux qu'un homme, en florissant t'honore ;<br />
Une fibre isolée est vainement sonore,<br />
Thèbes sort de tes flancs à l'accord de plusieurs.<br />
Ô terre ! La cité, c'est la puissance humaine,<br />
Élite, somme et nœud de tes forces, qui mène<br />
Ton tournoîment aveugle à son suprême but !<br />
C'est en elle qu'enfin s'ennoblit ta corvée,<br />
Et qu'au progrès du monde acquittant ton tribut,<br />
Tu vois ta mission sidérale achevée !<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
La bête hésite à boire un sang pareil au sien,<br />
Et ne cherche en son rut qu'un amant de sa race ;<br />
D'un solidaire instinct c'est la première trace,<br />
Et des êtres vivants le nœud le plus ancien.<br />
Les carnassiers entre eux n'ont pas d'autre lien,<br />
Endurcis par le meurtre, isolés par la chasse ;<br />
Mais l'herbage a formé le troupeau moins rapace,<br />
La fourmi fait déjà penser au citoyen.<br />
La ruche, et de son miel la commune industrie,<br />
Ont préparé la terre à devenir patrie ;<br />
Mais l'homme est obligé de s'inventer des lois :<br />
Artisan douloureux de sa propre excellence,<br />
Pour fonder la justice il éprouve les poids,<br />
Et semble en tâtonnant affoler la balance.<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Dans les bandes d'oiseaux unis pour voyager,<br />
Chacun soumet son aile au vol des autres ailes,<br />
Comme au pas du troupeau chacune des gazelles<br />
Asservit de ses bonds le caprice léger ;<br />
Ces tribus, poursuivant sans nul guide étranger<br />
L'air plus doux, ou le champ plus prodigue envers elles,<br />
Vont au but pressenti, par un concert de zèles<br />
Qu'un sens éclos du groupe a l'air de diriger.<br />
Ainsi le genre humain, bien qu'il dévie et doute,<br />
Vers l'idéal climat, dont il rejoint la route,<br />
Porte son guide issu de sa propre unité.<br />
Le couple fait le sang, la cité le génie,<br />
Et peut-être naît-il de la fraternité<br />
En des âmes sans nombre une force infinie.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Une suprême fin lie entre eux tous les cœurs ;<br />
Elle se cache à nous et pourtant nous attire,<br />
Par le même idéal hantés, sans nous le dire,<br />
Dans nos communs transports, dans nos vagues langueurs.<br />
Cet idéal émeut jusques à ses moqueurs,<br />
Sur la place publique, aux jours de saint délire<br />
Où d'un peuple, vibrant comme une immense lyre,<br />
L'âme unique s'exhale en formidables chœurs !<br />
Nous pressentons alors quelque cité dernière,<br />
Où s'uniront nos mains, nos fronts dans la lumière,<br />
Tous frères, et rois tous par un sacre pareil ;<br />
C'est dans notre tourmente une vive éclaircie,<br />
Dont nous reste longtemps la splendeur obscurcie,<br />
Comme aux yeux refermés luit un profond soleil.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Peuple inhabile à vivre, un jour nous florissons,<br />
Pour languir et déchoir, bien que sans cesse abonde<br />
Dans nos champs, que le soc de plus en plus féconde,<br />
Le trésor séculaire et croissant des moissons :<br />
Les blés offrent leur masse à tous leurs nourrissons,<br />
Invitant la justice à combler tout le monde,<br />
Sans qu'à leur noble appel la justice réponde,<br />
Sans que les peuples morts nous servent de leçons.<br />
Ah ! N'en accusons pas l'ordre de la nature,<br />
Du peuple accru la faim débordant la culture :<br />
L'homme par son génie élargit son séjour.<br />
Mais pour juger l'effort, l'ouvrage et le salaire,<br />
La loi sans âme attend qu'on l'échauffe et l'éclaire<br />
Au flambeau du savoir, au foyer de l'amour.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Une mère varie à l'infini ses soins<br />
Pour l'enfant délicat et pour l'enfant robuste ;<br />
C'est à force d'amour que sa mamelle est juste,<br />
Pressentant le devoir d'allaiter plus ou moins ;<br />
Des indices légers lui sont de sûrs témoins ;<br />
Car ce n'est pas sans but que la nature incruste<br />
Dans l'albâtre vivant de la poitrine auguste<br />
L'or du cœur maternel qui sait tous les besoins.<br />
Mais il manque à la loi, ce maternel organe !<br />
Le vrai droit de chaque homme est un intime arcane<br />
Ouvert pour la tendresse et clos pour la rigueur ;<br />
La loi demeure inique et mauvaise nourrice<br />
Avec des seins égaux où ne bat pas un cœur,<br />
Et son indifférence a l'effet du caprice.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Crains, pour te gouverner, la plèbe autant qu'un roi :<br />
D'ignorance et d'envie elle est trop coutumière.<br />
La justice est l'amour guidé par la lumière ;<br />
Elle ne règne point par l'équerre et l'effroi.<br />
Nul ne peut se vanter d'être juste envers toi,<br />
S'il n'a jamais sondé l'esprit et la matière,<br />
Si dans ton corps entier, si dans ton âme entière<br />
Il ne lit clairement quelle est ta propre loi ;<br />
Car les lois justes sont les vrais rapports des choses ;<br />
Et la nature seule a des urnes bien closes<br />
Où ne tombe aucun vote aveugle ni pervers.<br />
Ah ! Quiconque proclame égaux les droits de l'homme<br />
Est hardi pour lui-même et pour toi, quand il nomme<br />
D'un seul et même nom deux êtres si divers !<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Orientons d'abord, d'un oeil froid, mais altier,<br />
Le point de l'univers, dont l'homme auguste est l'hôte,<br />
Comme un navigateur, près de quitter la côte,<br />
Mande à ses pieds hardis l'horizon tout entier.<br />
Faisons de notre îlot l'école et le chantier<br />
Où s'arment sans répit la nef et l'argonaute<br />
Qui, vers d'autres splendeurs, sur une mer plus haute,<br />
Se frayeront dans la nuit un lumineux sentier.<br />
Appareillons au port pour l'étoile future,<br />
Réglons le gouvernail, assurons la mâture,<br />
Dressons un équipage au vaisseau bien muni !<br />
Que la terre, où l'orgueil inassouvi déprave,<br />
Nous soit, par la science aventureuse et grave,<br />
Un quai d'embarquement au seuil de l'infini !<br />
<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
Nous naissons pour régner, et n'abdiquons jamais.<br />
Du serf, ancien vaincu rêvant les parts égales,<br />
Au seigneur, indigné des barrières légales,<br />
Nul homme de plein gré ne dit : « Je me soumets. »<br />
Et c'est peu d'être libre, on dit : « Si je primais !<br />
Maître à mon tour, exempt des besognes banales ! »<br />
Vœu que réveille, en bas, le cri des saturnales,<br />
En haut, l'appel tentant des glorieux sommets.<br />
Hé bien ! Tous compagnons d'une même infortune,<br />
Tous prétendants captifs, dans la chaîne commune<br />
Pour nos titres gardons un respect mutuel ;<br />
Vivons sur terre en rois dont n'a pas sonné l'heure,<br />
Qui, par grâce accueillis dans quelque humble demeure,<br />
S'y font l'esprit plus sage et le cœur moins cruel.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le poète.<br />
<br />
L'âme, c'est le vrai nous, monde proche et lointain<br />
Du monde où le pied marche et la bouche respire,<br />
Espace intérieur, inviolable empire<br />
Qu'un refus du vouloir barre même au destin.<br />
Nul mineur n'y pénètre avec sa lampe en main,<br />
Aucun n'a sous la terre affronté de nuit pire ;<br />
Dante, qui des enfers a descendu la spire,<br />
N'a pu qu'interroger les âmes en chemin.<br />
Jour levant, ô science, ô conscience, étoile !<br />
Que, par vous révélé, tout l'homme se dévoile<br />
Aux yeux de la justice à peine dessillés !<br />
Seuls flambeaux de la loi, dissipez l'ombre en elle,<br />
Dans l'esprit qui la guide en même temps brillez,<br />
Et guidez pour l'écrire une main fraternelle.<br />
<br />
<br />
<br />
* * *]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[La Justice (1 - 100)]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10266</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:23:58 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10266</guid>
			<description><![CDATA[La Justice<br />
(Auszüge)<br />
 <br />
Le chercheur.<br />
<br />
La vérité n'admet qu'un studieux amant :<br />
Je m'arme pour savoir ! Je fourbis la cuirasse<br />
Que l'ombre déshonore et que la rouille encrasse,<br />
Et j'aiguise le dard qui s'émousse en dormant.<br />
Certes, je bouclerai l'airain si fortement<br />
Sur ma poitrine hostile au culte que j'embrasse,<br />
Que l'armure sévère y marquera sa trace<br />
Plutôt que d'y permettre un lâche battement.<br />
Et dussé-je, si rien ne t'entame, ô nature,<br />
Sphinx horrible et charmant, te prendre à la ceinture,<br />
Et dans un cri forcé t'arracher ton secret,<br />
Corps à corps avec toi je lutterai sans trêve !<br />
À nous deux maintenant ! Parle, me voilà prêt,<br />
Je ne suis plus l'Oedipe alangui par le rêve.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Seul le rêve embellit les vers !<br />
À dépouiller de leur prestige<br />
Les merveilles de l'univers,<br />
Poète, quel devoir t'oblige ?<br />
Si la nature t'apparaît<br />
Sous tant de formes attachantes,<br />
N'est-ce pas pour que tu la chantes<br />
Sans attenter à son secret ?<br />
Indigente comme un squelette<br />
Que la chair vient d'abandonner,<br />
L'idée incolore et muette<br />
Aux sens n'a plus rien à donner.<br />
Oh ! Que d'ingrats efforts te coûte<br />
Le vrai que tu n'atteins jamais !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Qui donc me dit ce que je tais ?<br />
Quel adversaire en moi m'écoute ?<br />
<br />
Depuis que j'ai quitté les gracieux vallons<br />
Où mes vingt ans chantaient leur peine et leur folie,<br />
Et que pour retremper ma pensée amollie,<br />
J'ai des pics éternels gravi les échelons,<br />
Le front dans les brouillards et dans les aquilons,<br />
Je glisse en trébuchant sur la glace polie,<br />
Et me souviens parfois avec mélancolie<br />
Des prés qui m'ont laissé de leur mousse aux talons.<br />
Et j'ai beau me boucher des deux mains les oreilles,<br />
J'entends monter des voix à des appels pareilles,<br />
Indomptables échos du passé dans mon cœur :<br />
Ce sont tous mes instincts poussant des cris d'alarme ;<br />
En moi-même se livre un combat sans vainqueur<br />
Entre la foi sans preuve et la raison sans charme.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ne lis plus. écoute ces voix ;<br />
Laisse-toi ramener par elles<br />
Aux grandes pentes naturelles<br />
Où glissait ta vie autrefois ;<br />
Nulle veille ne les supplée,<br />
Nul enseignement ne les vaut :<br />
Elles te l'avaient révélée<br />
L'humble science qu'il te faut !<br />
Tout le reste est mensonge ! Oublie.<br />
Au fil de l'eau, vers l'horizon,<br />
Descends avec une Ophélie<br />
Entre deux rives de gazon.<br />
Tu recouvreras l'espérance<br />
Avec l'oubli des livres lus.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Que ne puis-je en ne lisant plus<br />
Recouvrer ma jeune ignorance !<br />
<br />
L'esprit humain jadis planait tout endormi,<br />
Fuyant sur les hauteurs son terrestre entourage ;<br />
Comme le somnambule, au gré d'un vain mirage,<br />
Hante les toits, d'un pied par l'erreur affermi.<br />
Il s'éveille, et sentant, l'oeil ouvert à demi,<br />
Sa vision sombrer dans un brusque naufrage,<br />
Il perd toute la foi qui lui sert de courage,<br />
Et tremble désarmé sur le gouffre ennemi.<br />
La science a miné le vieux monde illusoire,<br />
Et triant les débris qui jonchent la mémoire,<br />
Elle repeuple l'âme avec des pensers vrais.<br />
Ces blêmes vérités sortent des beaux décombres<br />
Où gît tout ce qu'hier j'aimais et vénérais :<br />
Eh bien ! Sur la justice interrogeons ces ombres !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
La justice est un cri du cœur !<br />
Déjà l'enfant qu'à tort tu grondes<br />
En entend les rumeurs profondes<br />
S'amasser contre ta rigueur ;<br />
Dans le jeune homme au fier courage,<br />
Quand le droit se lève outragé,<br />
Le front a reconnu l'outrage,<br />
Mais c'est le cœur qui l'a vengé ;<br />
Chez l'homme où la dignité mûre<br />
Contraint la fougue à réfléchir,<br />
Quand le front a pesé l'injure,<br />
C'est le cœur qui l'en fait rougir !<br />
Ô science, prisme où se glace<br />
Tout rayon qui passe au travers !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je cherche un cœur à l'univers,<br />
Et tu ne m'en dis pas la place.<br />
<br />
Où rencontrer un point de départ et d'appui ?<br />
Pas de commencement ! Les lois sont éternelles ;<br />
Pas de création ! Le monde est vieux comme elles,<br />
Et son enfantement dure encore aujourd'hui.<br />
Or à quelle consigne obéissaient en lui,<br />
Depuis longtemps, les lois, ces fixes sentinelles,<br />
Avant l'éclosion des premières prunelles<br />
Et des premiers cerveaux où l'idée en a lui ?<br />
Mystère ! Et c'est encore un mystère insondable<br />
Que le type suprême où tend sa forme instable,<br />
À travers les douleurs, par de si longs essais.<br />
L'origine et la fin me sont à jamais closes !<br />
Et pourtant, si je veux m'en passer, je ne sais<br />
Ni la raison des lois ni le vrai sens des choses.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Eh bien donc ! à genoux ! Rends-toi !<br />
La science est vaine : renonce<br />
À sa misérable réponse<br />
Qui ne dit pas le grand pourquoi.<br />
Des fronts las divine ressource,<br />
La foi guide au vrai sans effort,<br />
Comme la baguette à la source<br />
Et comme la boussole au port.<br />
Préfère aux livres le cilice<br />
Des saints couronnés de lueur :<br />
Leur sang offert avec délice<br />
Est mieux payé que ta sueur !<br />
Car où va la science ? Où mène<br />
Ce fil fragile au long circuit ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
C'est pour l'apprendre qu'on le suit<br />
De phénomène en phénomène.<br />
<br />
Atomes éternels aux éphémères jeux,<br />
Océan d'où la force, en des retours sans nombre,<br />
Émerge infatigable aussitôt qu'elle y sombre,<br />
Vous travaillez sans trouble aux destins orageux.<br />
Je vous envie, aînés du chaos nuageux<br />
Dont le ciel par degrés sans fin se désencombre :<br />
Vous n'êtes pas vaincus par la froidure et l'ombre<br />
Qui rendront tour à tour tous les astres fangeux.<br />
Aveugles sans faillir, sous des lois nécessaires<br />
Vous êtes ouvriers de toutes les misères<br />
Dont les mondes ensemble accumulent l'horreur.<br />
Et, durs également dans la chair ou la roche,<br />
Vous ignorez la peine aussi bien que l'erreur ;<br />
Et la mort qui nous suit jamais ne vous approche.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Que m'importe ces éléments,<br />
Et les longs âges sans années<br />
Où des tardives destinées<br />
Se perdent les commencements !<br />
Ce qui m'importe, ô ma maîtresse,<br />
C'est que ces éléments si vieux<br />
Soient devenus de ma tendresse<br />
Le miroir si jeune en tes yeux ;<br />
C'est que leurs effroyables fièvres<br />
En caresses aient pu finir ;<br />
C'est qu'ils soient devenus nos lèvres<br />
Pour que nous puissions nous unir ;<br />
Qu'importe leur passé farouche,<br />
S'ils en ont su faire un tel bien !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Heureux, heureux, qui ne sait rien<br />
Du mal que font l'oeil et la bouche !<br />
L'univers porte en soi d'infaillibles conseils<br />
Dont la sagesse a l'air d'une atroce démence :<br />
Sans âge, il fut longtemps une fournaise immense<br />
Qui crachait son écume en tournoyants soleils.<br />
Ces soleils ont lancé d'autres éclats pareils,<br />
Dont la ronde à son tour se brise et recommence ;<br />
Puis la vie a des cieux affronté l'inclémence<br />
Et cherché des climats pour ses frêles éveils ;<br />
L'antique masse en feu, qui n'était qu'incendie,<br />
En se disséminant d'astre en astre attiédie,<br />
A perdu sa fureur dans les mondes nouveaux ;<br />
Mais c'est sur leur écorce éteinte que la flamme<br />
Se transforme, vouée à de sombres travaux,<br />
En force pour la lutte et pour l'angoisse en âme.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Étoiles, vos regards font plier les genoux !<br />
L'appel de l'infini sous vos longs cils palpite !<br />
Mais, si sombre que soit la terre, et si petite,<br />
Commençons par la terre, elle est proche de nous.<br />
L'homme est par le labour son plus intime époux ;<br />
L'indifférent soleil de loin la sollicite,<br />
Mais lui, qui de ses fruits guette la réussite,<br />
Passe toute l'année à lui tâter le pouls.<br />
Ce monde étant le seul que j'étreigne et pénètre,<br />
J'y dois chercher d'abord ce que je veux connaître,<br />
Et je consulterai les autres à leur tour.<br />
Je vais donc l'ausculter, pour voir si d'aventure<br />
N'y siègent pas d'un dieu la justice et l'amour,<br />
Si la terre n'est pas le cœur de la nature.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ah ! Ne lui demandons pas tant !<br />
Pour moi, cette planète où j'aime<br />
Où j'espère dès que je sème,<br />
Où je mérite en combattant,<br />
Dont la surface ample et féconde<br />
Prodigue à mes vœux tous les jours<br />
Tant de trésors si je la sonde,<br />
D'horizons si je la parcours,<br />
Cœur du monde ou tas de poussière,<br />
En paix j'y travaille et j'y dors ;<br />
Elle est belle, elle est nourricière ;<br />
Éperdument j'y plonge et mords !<br />
La nature en ce cher asile<br />
Met ses élus, non ses maudits.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ce qu'elle y met de paradis<br />
M'a rendu le goût difficile.<br />
<br />
Je laisse dans leur nuit faire leur somme épais<br />
Les pierres, les métaux, tous les êtres inertes,<br />
Où rien ne retentit ni des gains ni des pertes<br />
Qui les changent toujours sans les tuer jamais.<br />
J'ai perdu le sommeil qu'auprès d'eux je dormais ;<br />
Mais je sens l'âme en moi des multitudes vertes<br />
Dont les plaines jadis étaient toutes couvertes,<br />
Et je sais les combats de leur menteuse paix ;<br />
Je me sens oppressé dans les germes qu'étouffe<br />
Des fougères d'alors la gigantesque touffe,<br />
Où le silence est fait d'impuissance à gémir.<br />
Oh ! Qu'il en périra de flores faméliques,<br />
Pour qu'en l'âge tardif du soc et du zéphyr<br />
Fleurissent des épis les blondes républiques.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Le poète anime la fleur<br />
Des rêves dont son âme est pline,<br />
Le parfum lui semble une haleine,<br />
La goutte de rosée un pleur.<br />
Qu'en croirai-je ? Oh ! La fleur vit-elle ?<br />
Passe-t-il un frisson nerveux<br />
Dans la feuille, verte dentelle<br />
Aux fils plus fins que des cheveux ?<br />
La corolle, que la lumière<br />
Fait s'entr'ouvrir, et qui la suit,<br />
Est-ce une ébauche de paupière<br />
En vague lutte avec la nuit ?<br />
Dis-moi si, pour la rose, éclore<br />
C'est naître, et s'effeuiller, mourir.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
La sève que j'y vois courir<br />
Est du sang déjà, pâle encore...<br />
<br />
Nul germe en l'univers ne tire du néant<br />
De quoi fournir son type et tarir sa puissance ;<br />
Chaque vie à toute heure est une renaissance<br />
Où les forces ne font qu'un échange en créant.<br />
Aussi tout animal, de l'insecte au géant,<br />
En quête de la proie utile à sa croissance,<br />
Est un gouffre qui rôde, affamé par essence,<br />
Assouvi par hasard, et, par instinct, béant.<br />
Aveugle exécuteur d'un mal obligatoire,<br />
Chaque vivant promène écrit sur sa mâchoire<br />
L'arrêt de mort d'un autre, exigé par sa faim.<br />
Car l'ordre nécessaire, ou le plaisir divin,<br />
Fait d'un même sépulcre un même réfectoire<br />
À d'innombrables corps, sans relâche et sans fin.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Comme une vasque trop peu large<br />
Déverse l'onde par ses bords,<br />
La terre étroite se décharge<br />
Du flot surabondant des corps ;<br />
Elle n'en borne pas le nombre,<br />
Car peu d'êtres une fois nés<br />
Regrettent le silence et l'ombre,<br />
À sa mamelle cramponnés !<br />
Et quelle vierge n'aventure<br />
Au souffle obsédant de l'amour<br />
Le nœud léger de sa ceinture,<br />
Fière de souffrir à son tour ?<br />
Vis donc ! C'est la loi générale,<br />
Et mange comme tu pourras !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Une assez commode morale<br />
A tiré la faim d'embarras.<br />
<br />
Tout vivant n'a qu'un but : persévérer à vivre ;<br />
Même à travers ses maux il y trouve plaisir ;<br />
Esclave de ce but qu'il n'eut point à choisir,<br />
Il voue entièrement sa force à le poursuivre.<br />
Ce qui borne ou détruit sa vie, il s'en délivre ;<br />
Ce qui la lui conserve, il tâche à s'en saisir :<br />
De là le grand combat, pourvoyeur du désir,<br />
Que l'espèce à l'espèce avec âpreté livre.<br />
Ou tuer, ou mourir de famine et de froid,<br />
Qui que tu sois, choisis ! Sur notre horrible sphère<br />
Nul n'évite en naissant ce carrefour étroit.<br />
Un titre pour tuer, que le besoin confère,<br />
Où la nature absout du mal qu'elle fait faire,<br />
Un brevet de bourreau, voilà le premier droit.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Il n'est ni bourreaux, ni victimes,<br />
Il n'est pas même d'ennemis,<br />
Quand les meurtres sont légitimes,<br />
Par les décrets de Dieu permis !<br />
Dans leur démêlé séculaire,<br />
Qui n'est qu'un ordre violent,<br />
Les espèces s'entr'immolant<br />
Le font sans haine ni colère.<br />
De là vient que nul repentir<br />
Ne trouble la faim satisfaite ;<br />
Que toute proie à sa défaite<br />
Peut sans rancune consentir :<br />
Elle tombe dans une guerre<br />
Où chacun doit un jour tomber.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ah ! Les vaincus à succomber<br />
Ne se résignent pourtant guère !<br />
<br />
L'espace est plein des cris par les faibles poussés.<br />
Comme à travers la nuit geignent les vents d'automne,<br />
Sans cesse monte au ciel la plainte monotone<br />
De ces vaincus amers, pleurants, ou courroucés.<br />
Vous criez dans le vide ! Assez de cris, assez !<br />
Le silence du ciel, ô faibles, vous étonne :<br />
Vous voulez que pour vous contre les forts il tonne ;<br />
Vous imitez pourtant ceux que vous maudissez :<br />
Quand vous leur imputez leur tyrannie à crime,<br />
Est-il un seul de vous qui pour vivre n'opprime ?<br />
Où la vie a germé, l'égoïsme a sévi.<br />
Bien qu'elle soit petite et douce, votre bouche,<br />
Elle est pourtant armée, et l'appel en est louche :<br />
On sait à quels baisers elle a déjà servi.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Baisers vibrants qu'aux fleurs mouillées<br />
Portent les sonores essaims<br />
Des abeilles ensoleillées,<br />
Êtes-vous œuvres d'assassins ?<br />
Baisers de la mère à la fille,<br />
Baisers des frères et des sœurs,<br />
Les agapes de la famille<br />
Ont-elles souillé vos douceurs ?<br />
Baisers des bouches rassemblées<br />
Sur un front d'aïeul, baisers purs<br />
Comme en versent les giroflées<br />
Sous les vents d'avril aux vieux murs,<br />
Ces bouches qu'une larme arrose<br />
Ont-elles de féroces dents ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
La mort fait son œuvre au dedans,<br />
Sombre sous des dehors de rose.<br />
<br />
Ce précepte m'émeut : « Ne fais pas au prochain<br />
Ce que tu ne veux pas qu'il te fasse à toi-même. »<br />
Pourtant s'il le faut suivre en sa rigueur extrême<br />
Il n'est d'autre avenir que de mourir de faim.<br />
Vivre sans nuire ! ô songe ambitieux et vain !<br />
Le prochain, quel est-il ? Voilà le grand problème.<br />
Qu'il végète ou qu'il pense, et qu'on l'abhorre ou l'aime,<br />
Tout être a, dès qu'il sent, quelque chose d'humain.<br />
Et n'alléguons jamais, meurtriers hypocrites,<br />
La souveraineté que nous font nos mérites.<br />
Tout vivant souffre, aucun ne s'est donné son rang.<br />
L'homme civilisé, charité bien étrange !<br />
N'appelle son prochain nul être dont il mange.<br />
L'anthropophage est seul impartial et franc.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Horreur ! On ne sait si tu railles<br />
Ou si toi-même tu te crois ;<br />
Laisse aux cyniques sans entrailles<br />
Leurs sarcasmes hideux et froids.<br />
Ce matin j'ai vu l'alouette,<br />
Perçant l'air comme un point vermeil,<br />
Avec le cri pur qu'elle y jette<br />
S'évanouir dans le soleil ;<br />
Sa voix enchantait l'étendue ;<br />
Un trait d'archer l'a fait mourir.<br />
La voix n'est pas redescendue,<br />
J'en ai senti mon cœur souffrir...<br />
Mais pour un oiseau qui succombe,<br />
L'amour au ciel en rend bien deux !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je pense aux morts ; toi, si tu peux,<br />
Chante l'amour sur l'hécatombe.<br />
<br />
Toujours grave en tuant, le fauve carnassier<br />
Bondit, abat sa proie, et mange, grave encore ;<br />
L'homme, joyeux convive, assaisonne et décore<br />
La chair qu'il engraissa pour le plomb ou l'acier.<br />
D'où vient que, pour lui seul scrupuleux justicier,<br />
Ce tueur, sans pitié pour la faune et la flore,<br />
Châtie en l'homicide un crime qu'il abhorre<br />
Et dans la chasse impie admire un jeu princier ?<br />
Le même acte, en dépit des mots dont on le nomme,<br />
S'il n'est crime envers tous, ne l'est point envers l'homme,<br />
Et s'il est crime en haut, l'est à tous les degrés.<br />
Ô morale, n'es-tu qu'un pacte entre complices ?<br />
Pourquoi ton équité, bonne pour nos polices,<br />
Ne nous rend-elle pas tous les êtres sacrés ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Rêveur, tu parles en profane !<br />
Le plus juste peut s'oublier,<br />
Quand il est rué par Diane<br />
Sur les traces d'un sanglier !<br />
Ne connais-tu pas ce délire ?<br />
L'ouragan des chiens, leurs abois,<br />
Et la fanfare qui déchire<br />
La tressaillante horreur des bois !<br />
L'hallali ! L'assaut du colosse<br />
Qui se débat, les chiens au flanc,<br />
Secouant leur grappe féroce<br />
Dans les entrailles et le sang !<br />
Nulle jeune et guerrière envie<br />
N'émeut donc l'audace en ton cœur ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
J'ai mis mon zèle et ma vigueur<br />
À sonder mon droit sur la vie.<br />
<br />
Tantôt je prends l'acier, j'en avive le fil<br />
Et je tranche la chair en convive impassible :<br />
Je me semble être un roi, comme l'entend la bible<br />
Qui déclare saint l'homme, et tout le reste vil.<br />
Tantôt j'ai le soupçon d'un infini péril,<br />
Et je crois me sentir l'humble et lointaine cible<br />
D'un centaure céleste à la flèche invisible,<br />
Il passe en moi l'éclair d'un effroi puéril.<br />
Hélas ! à quels docteurs faut-il que je me fie ?<br />
La leçon des anciens, dogme ou philosophie,<br />
Ne m'a rien enseigné que la crainte et l'orgueil ;<br />
Ne m'abandonne pas, toi, qui seule, ô science,<br />
Sais forger dans la preuve une ancre à la croyance !<br />
Le doute est douloureux à traîner, comme un deuil.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Voici l'aube ! - éteins ta veilleuse ! -<br />
L'aube au tendre éblouissement,<br />
L'aube suave et merveilleuse<br />
Qui nous fait sourire en dormant :<br />
Par les fentes des portes closes<br />
Regarde pendre au bord des lits,<br />
Parmi les raisins et les roses,<br />
Les bras lents des amants pâlis...<br />
Écoute au loin la voix d'Horace :<br />
Il t'invite à cueillir le jour ;<br />
Lydie en s'éveillant l'embrasse :<br />
Imite leur facile amour !<br />
Chasse la sombre maladie<br />
Qui trouble tes nuits, insensé...<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Quand Horace a chanté Lydie,<br />
Mon siècle n'avait point pensé.<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Justice, mes regards ne t'ont pu découvrir<br />
Chez les vivants distincts de figure et d'essence.<br />
Chez ceux de même forme et de même naissance,<br />
Dans notre espèce, au moins, te verrai-je fleurir ?<br />
Je vois bien, parmi nous, des frères se chérir,<br />
Les amis séparés que fait pleurer l'absence,<br />
De pudiques beautés qu'un amour pur encense,<br />
Des mères par tendresse heureuses de souffrir.<br />
Je sais que ces penchants, seuls dompteurs de nos pères,<br />
Ont changé, par l'amour, en foyers les repaires,<br />
En cités, par le droit, les foyers respectés ;<br />
Mais je tremble qu'en nous ces antiques mobiles<br />
Ne soient à notre insu d'égoïsme infectés,<br />
Sur leur humble origine à nous tromper habiles.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Poète, que rendent jaloux<br />
L'amour constant des tourterelles,<br />
Devant nos sanglantes querelles<br />
La paix qui dure entre les loups,<br />
Le sûr voyage des cigognes<br />
Qui n'ont pour guide que le ciel,<br />
Devant nos pénibles besognes<br />
L'œuvre exquise d'où sort le miel !<br />
S'il est vrai que Dieu se devine<br />
Dans ces instincts fiers ou touchants,<br />
Diras-tu qu'elle est moins divine<br />
La source des humains penchants ?<br />
Reconnais-y la providence<br />
Plus sage que ta volonté.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Certes, à défaut de bonté,<br />
La nature a de la prudence !<br />
<br />
Elle a su conformer les vouloirs à ses plans<br />
Par un ressort profond qui les meut à sa guise ;<br />
L'appétit seul qu'un nom plus ou moins beau déguise<br />
Règle de tous les cœurs les vœux et les élans.<br />
L'élite des mortels croit, depuis deux mille ans,<br />
Cueillir les divins fruits d'une morale exquise ;<br />
Mais sa foi, c'est, au fond, l'appétit qui s'aiguise,<br />
Courant aux palmes d'or comme jadis aux glands.<br />
La nature n'a pas, quand une espèce est née,<br />
Confié son salut, remis sa destinée<br />
À des gardiens d'un zèle arbitraire et gratuit ;<br />
Non ! L'œuvre utile à tous est à chacun prescrite<br />
Par les propres besoins de son cœur, que séduit<br />
Un illusoire appât d'ivresse ou de mérite.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ainsi, pas de noble action !<br />
Il n'en est pas de méritoire !<br />
Vertu ! Sacrifice ! à t'en croire,<br />
Tout cela n'est qu'illusion !<br />
Comment, sans s'indigner, t'entendre ?<br />
Le doute règne, la foi dort,<br />
Socrate est mort, le Christ est mort,<br />
Ils ne peuvent plus se défendre.<br />
Mais nous que leur exemple a faits,<br />
Nous, disciples de leur supplice,<br />
Souffrirons-nous qu'on avilisse<br />
La sainteté de leurs bienfaits ?<br />
Ô monstre, jusque chez les bêtes<br />
Le dernier des cœurs te dément !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Viens sonder les cœurs froidement<br />
Si tu ne crains pas mes enquêtes.<br />
<br />
La nature, implacable, aux rigueurs de ses lois<br />
Abandonne l'obscur et faible satellite,<br />
Et dans la grande lice où tout être milite,<br />
Parmi les combattants, ne sauve que les rois.<br />
Mais il est nécessaire au progrès de ses choix<br />
Que sa fécondité jamais ne périclite,<br />
Qu'une autre multitude enfante une autre élite<br />
Où l'espèce survive et s'élève à la fois.<br />
Tout doit donc pulluler. Aussi combien elle use,<br />
Pour remplacer les morts, de génie et de ruse !<br />
Mille instincts y pourvoient, sublimes s'il le faut !<br />
Bien qu'au salut commun l'espèce l'asservisse,<br />
L'égoïsme pourtant n'est pas mis en défaut :<br />
C'est l'intérêt du cœur qui pousse au sacrifice.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Peux-tu nier le grand duel<br />
Entre l'agréable et l'honnête,<br />
Qui depuis Hercule, ô poète,<br />
Est si clair, étant si cruel !<br />
Ah ! Toi-même, quand pour bien faire<br />
Ta volonté combat tes vœux,<br />
Tu sens ce que ton goût préfère,<br />
Et c'est l'opposé que tu veux.<br />
Laisse-toi croire qu'il existe<br />
Dans le devoir un noble amour,<br />
Plus fort que l'amour égoïste,<br />
Un dévoûment sans nul retour !<br />
Souffre que cette foi profonde<br />
Te console de t'immoler !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
C'est pour m'instruire que je sonde,<br />
Et non pas pour me consoler.<br />
<br />
L'égoïsme est aveugle entre espèces : chacune,<br />
Viable sur la terre à force d'avoir nui,<br />
De ses derniers vaincus se repaît aujourd'hui,<br />
Sans que nulle pitié, nul remords l'importune.<br />
L'égoïsme entre égaux veille à la paix commune :<br />
L'être le plus féroce épargne alors autrui,<br />
Parce qu'il reconnaît sa propre vie en lui,<br />
Et fait sur lui l'essai de sa propre fortune.<br />
Le fraternel instinct n'est donc pas généreux :<br />
Les loups sans hésiter se mangeraient entre eux,<br />
S'il n'importait à tous que leur chair fût sacrée ;<br />
Mais l'espèce, attentive en chaque individu,<br />
Persuade au loup même, à qui la chair agrée,<br />
Que celle du loup seul est un mets défendu.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
La fin commune pressentie,<br />
Le lien du sang deviné,<br />
C'est déjà de la sympathie !<br />
Où le sang parle, un cœur est né !<br />
Un cœur bat où la moindre fibre<br />
Aux appels d'une autre répond ;<br />
Du tumulte immense où tout vibre<br />
Se dégage un concert profond !<br />
Le conflit des êtres ressemble<br />
Au prélude où chaque instrument<br />
S'essaie, hésite, et pour l'ensemble<br />
Cherche le ton séparément ;<br />
J'en entends plus d'un qui s'accorde<br />
À ce ton divin qu'il cherchait !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je ne vois pas lever l'archet,<br />
J'entends partout grincer la corde.<br />
<br />
L'amour avec la mort a fait un pacte tel<br />
Que la fin de l'espèce est par lui conjurée.<br />
Meurent donc les vivants ! La vie est assurée :<br />
L'amour dresse, au milieu du charnier, son autel !<br />
Tous lui font un suprême et souriant appel ;<br />
Comme, avant de servir aux tigres de curée,<br />
Tous les gladiateurs saluaient la durée<br />
Et la gloire du peuple, en son maître immortel.<br />
Amour, qui, façonnant ta victime à sa tâche,<br />
La rends brutale et souple, aventureuse et lâche,<br />
Pour abattre ou tourner la barrière à tes vœux,<br />
Amour, ne ris-tu pas des roucoulants aveux<br />
Que depuis tant d'avrils la puberté rabâche,<br />
Pour en venir toujours (triste après) où tu veux ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les roucoulements des colombes,<br />
Les serments des cœurs amoureux,<br />
Ne remplissent jamais les tombes<br />
Avant d'avoir fait des heureux.<br />
Les yeux ardents devenus graves,<br />
C'est le désir évanoui<br />
Qui remercie en pleurs suaves<br />
Le bonheur dont il a joui.<br />
Souviens-toi de la bien-aimée :<br />
Elle a souri ! Tout peut finir,<br />
Ton âme en demeure charmée<br />
Pour un éternel avenir !<br />
Dans ton impure calomnie<br />
Souviens-toi de ses yeux baissés.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Hâte donc plutôt l'agonie<br />
Des souvenirs qu'ils m'ont laissés !<br />
<br />
Dans l'oeil indifférent des vierges, ô nature !<br />
Tu fis bien d'allumer un céleste flambeau :<br />
Si fort que soit l'attrait d'un corps novice et beau,<br />
C'est grâce à l'idéal que l'humanité dure.<br />
Le dégoût de peupler une terre aussi dure<br />
Eût peut-être aboli ce frêle et fier troupeau,<br />
Si d'un vain paradis quelque vague lambeau<br />
N'eût flotté pour le cœur plus haut que leur ceinture.<br />
Le soir, quand l'idéal, complice de tes fins,<br />
Sous le nom de pudeur leur fait des yeux divins<br />
Dont les longs cils penchés ont un attrait de voiles.<br />
Leur regard, fourvoyé par l'ennui vers le ciel,<br />
Paraît, en se baissant, nous offrir des étoiles ;<br />
Et nous nous approchons ! Voilà l'essentiel.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Si la pudeur même est suspecte<br />
À ton scepticisme brutal,<br />
Ah ! Que du moins il y respecte<br />
La foi du cœur dans l'idéal !<br />
Quelle est donc l'infâme querelle<br />
Qu'au nom du sang tu chercheras<br />
À la grâce surnaturelle<br />
De la Vénus qui plaît sans bras ?<br />
Est-ce donc l'espoir d'une étreinte<br />
Qui nous touche en ce marbre dur ?<br />
La pierre d'idéal empreinte<br />
Est la chaste sœur de l'azur !<br />
N'épargneras-tu point ta bave<br />
À la candeur de la beauté ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je sens sa chaîne à mon côté,<br />
Mais mon front n'est pas son esclave.<br />
<br />
Charmeuse du vouloir et fléau de l'honneur,<br />
Il n'est pas de remords que la beauté n'endorme :<br />
Quel saint n'a fait un jour le sacrifice énorme<br />
D'un paradis futur à son joug suborneur ?<br />
Qu'aveugle à son mirage un tiède raisonneur,<br />
Pour savoir ce qu'elle est, chez Platon s'en informe !<br />
Elle est, pour qui la voit, l'irrésistible forme<br />
Qui se rend préférable à tout, même au bonheur.<br />
C'est que l'intégrité du moule de la race<br />
Est confiée au choix que la beauté vous trace,<br />
Amants qu'elle apparie et force à se choisir !<br />
Et chez les bêtes même, un sens de la figure,<br />
Où l'oeil révèle au sang sa préférence obscure,<br />
Assortit les époux qu'accouple le désir.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ne vois-tu partout qu'égoïsme<br />
Transformé selon les destins ?<br />
Ah ! Salue au moins l'héroïsme<br />
Dans le plus sacré des instincts !<br />
En hiver, quelle atroce louve<br />
Malgré les fourches, les couteaux<br />
Et les chiens des bergers, ne trouve<br />
De quoi nourrir ses louveteaux ?<br />
Quelle tigresse ne s'affame<br />
Pour ses petits, quand ils ont faim ?<br />
Et que n'ose risquer la femme,<br />
Quand ses enfants n'ont plus de pain ?<br />
Ah ! La tendresse maternelle<br />
Atteste un cœur dans l'infini !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Il fallait bien tenir uni<br />
Le fruit du ventre à la mamelle.<br />
<br />
Avant les animaux, quand régnait la forêt,<br />
Seule à têter le sein de la terre en gésine,<br />
La nourriture, humeur abondante et voisine,<br />
Où tombait la semence, au rejeton s'offrait.<br />
L'air s'épure, et la chair libre et pauvre apparaît,<br />
Forcément chasseresse, étant fleur sans racine ;<br />
Mais la progéniture, avant qu'elle assassine,<br />
Doit, trop faible d'abord, trouver du sang tout prêt.<br />
Il faut que la femelle avec son sang l'élève ;<br />
Nourrice, elle est encore une tige, où la sève<br />
Monte au fruit suspendu, mais déjà détaché.<br />
Ce fruit, le sien, le seul aimé, c'est elle-même,<br />
C'est l'extrait de son être à ses flancs arraché :<br />
La nature est habile et sait bien ce qu'on aime.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Écoute, écoute retentir<br />
Les cris d'héroïque tendresse,<br />
Comme un reproche à ton adresse<br />
Amassés pour te démentir,<br />
Tous les cris poussés par les mères,<br />
Depuis l'enfantement d'Abel<br />
Jusqu'aux grandes douleurs dernières<br />
D'où naîtra le dernier mortel !<br />
Quelle grandeur n'as-tu flétrie ?<br />
Mais, sans nier toute vertu,<br />
Par quel doute aviliras-tu<br />
Le saint amour de la patrie ?<br />
Sauverai-je ce dévoûment<br />
De tes subtilités maudites ?<br />
Je les crains : oublie en dormant<br />
La réponse que tu médites.<br />
<br />
<br />
Il fait nuit, c'est la fin des pas et des clameurs ;<br />
Le marchand de ses gains double en songe la somme,<br />
Le manœuvre s'affaisse et cuve son rogomme,<br />
La galère partout a vaincu ses rameurs.<br />
Tous les bruits de la vie en confuses rumeurs<br />
Expirent dans la brise aux pieds de l'astronome ;<br />
On sent planer la trêve éphémère du somme<br />
Sur la ville, tombeau d'innombrables dormeurs.<br />
Le prochain cimetière a des lits plus durables.<br />
Où serait le grand mal si tous ces misérables,<br />
Malheureux ou méchants, ne se réveillaient pas ?<br />
Ne peux-tu, zodiaque, achever ta tournée<br />
Sans le secours de l'homme, infirme et sitôt las ?<br />
Toi, terre, ouvrir demain, sans peuples, la journée ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les peuples ont pour mission<br />
De vaincre et d'ennoblir la terre !<br />
Chacun d'eux avec passion<br />
Chérit le sol héréditaire ;<br />
Et quand par des envahisseurs<br />
Une glèbe en est offensée,<br />
Le soldat baise au front ses sœurs<br />
Et sur les yeux sa fiancée ;<br />
Il part. Hélas ! Un bien-aimé,<br />
Un frère, un fils ! Qui le remplace ?<br />
Mais la famille en vain l'enlace :<br />
Pour la patrie il s'est armé !<br />
Son front sous le baiser s'incline,<br />
Et se redresse après l'adieu.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Mais on lui facilite un peu<br />
La vertu par la discipline.<br />
<br />
Le chef n'est qu'un roseau ; son ordre, un peu de vent ;<br />
Mais le soldat l'ignore. Un champ de mars ressemble<br />
Au cirque où des lions côte à côte vont l'amble,<br />
Pour obéir au fouet qui règne en les bravant.<br />
Il marche à droite, à gauche, en arrière, en avant,<br />
Comme on veut, le troupeau formidable qui tremble !<br />
Mais vous qui lui montrez comment on marche ensemble,<br />
Prenez garde qu'un jour il ne soit trop savant :<br />
Montant de proche en proche, un seul refus tenace<br />
À l'impuissante voix qui commande et menace,<br />
Vous dégraderait tous, du caporal au roi !<br />
La discipline est l'art de faire craindre une ombre,<br />
L'art de magnétiser la force par l'effroi,<br />
En trompant l'unité sur le pouvoir du nombre.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Tais-toi ! Le doute empoisonneur<br />
Te souffle un langage de traître !<br />
Un officier n'est pas un maître :<br />
En lui l'obéi, c'est l'honneur !<br />
Il porte la patrie entière<br />
Dans sa pensée et dans ses yeux ;<br />
Toutes les âmes des aïeux<br />
L'accompagnent à la frontière ;<br />
Tous les défenseurs sur ses pas<br />
S'y précipitent avec rage,<br />
Sous l'aiguillon seul du courage,<br />
Qu'il leur apprend s'ils ne l'ont pas !<br />
Le soldat, l'oeil plein d'étincelles,<br />
Court au canon sur lui braqué !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ce lion retourne aux gazelles,<br />
Aussitôt qu'il n'est plus traqué.<br />
<br />
Quand deux états rivaux, aux bornes mitoyennes,<br />
Pour se les disputer lèvent leurs étendards,<br />
Et qu'après maint exploit, tous, conscrits et soudards,<br />
Ont amplement fourni la pâture aux hyènes,<br />
Il se peut qu'en changeant les frontières anciennes<br />
La victoire à l'aveugle ait mieux taillé les parts,<br />
Ou que le favori de ses sanglants hasards<br />
Occupe iniquement les terres qu'il fait siennes :<br />
N'importe ! Quels qu'ils soient, les arrêts du canon<br />
Demeurent viciés, équitables ou non :<br />
La sentence du meurtre est toujours immorale.<br />
Chaque ennemi par l'autre est devant Dieu cité ;<br />
Mais le juge est suspect dans chaque cathédrale,<br />
Où l'encens le provoque à la complicité.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
L'histoire abonde en grands exemples<br />
De la justice du vrai Dieu ;<br />
Sous mille noms, dans tous les temples,<br />
C'est lui qui pèse chaque vœu.<br />
Des temples grecs que le temps mine<br />
Il est tombé plus d'un fronton,<br />
Depuis les flots de Salamine<br />
Jusqu'aux herbes de Marathon ;<br />
Mais aucun siècle ne déchire<br />
Le livre où chaque race apprend<br />
La morsure de Cynégire,<br />
La palme du coureur mourant !<br />
Et l'arrêt de Dieu qui les juge<br />
Aux cultes grecs a survécu.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ton juste Dieu n'est qu'un transfuge<br />
Aux yeux du roi des rois vaincu !<br />
<br />
L'arbre des races pousse autrement que le chêne,<br />
Qui du sol ténébreux fait monter au ciel clair<br />
Son feuillage unanime et populeux dans l'air,<br />
Par des rameaux sans nombre enchevêtrés sans gêne ;<br />
Il ne circule pas une sève homogène<br />
Dans cet arbre saignant à l'écorce de chair,<br />
Et jamais les rameaux n'y fleurissent de pair :<br />
Où triomphe une race, une autre est à la chaîne.<br />
L'humanité plutôt ressemble à ces forêts<br />
Où la plus forte essence accomplit son progrès<br />
Par l'étouffement lent de ses faibles cousines,<br />
Où sous les vents d'orage un végétal géant,<br />
Foulant de ses bras lourds les floraisons voisines,<br />
Les brise, les effeuille et les met à néant.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Non, non ! L'espèce humaine est une :<br />
Tous les peuples sont différents<br />
Par le climat et la fortune,<br />
Mais, par l'âme et le corps, parents !<br />
Leurs débuts sont tous comparables ;<br />
Leurs progrès se sont ressemblé :<br />
Où les déserts étaient arables<br />
Partout des socs ont fait du blé !<br />
Leurs mœurs et leurs lois sont diverses ;<br />
Mais les fils, quand l'aïeul n'est plus,<br />
Partout aux licences perverses<br />
Opposent des pactes conclus.<br />
Le prêtre partout prie, et lave<br />
Par quelque baptême les fronts.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Garde-toi d'omettre l'esclave :<br />
Partout aussi nous le verrons.<br />
<br />
Tel homme à tel autre homme est souvent plus contraire<br />
Que la lumière à l'ombre et que l'onde au rocher.<br />
L'esprit qui les compare et les veut rapprocher<br />
Abuse impudemment de son besoin d'abstraire.<br />
Ton sang peut à ma lèvre imposer le mot frère,<br />
Mais ce mot, il ne peut à mon cœur l'arracher :<br />
Tel me parle en ma langue, et me reste étranger ;<br />
Je l'entends malgré moi siffler, rugir ou braire.<br />
Le sang est-il tout l'homme, et la fraternité,<br />
Pacte d'amour juré sans la main ni la bouche,<br />
N'est-elle que le nœud des corps de même souche ?<br />
Un roi nègre est issu (pour le moins imité)<br />
Du gorille, et par l'âme et la forme il y touche<br />
De plus près que mon chien, frère sans vanité.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Blanc, jaune ou noir, et qu'il se nomme<br />
Français, chinois, éthiopien,<br />
On salue un juge en tout homme ;<br />
Et ce respect prouve un lien.<br />
Pour titre à subjuguer la bête<br />
Tandis que le besoin suffit,<br />
On allègue un droit de conquête<br />
Quand c'est l'homme qu'on asservit ;<br />
Car l'esclave est juge, et le maître<br />
Qui le traite en pur animal<br />
Craint tout bas de ne lui paraître<br />
Qu'une brute faisant du mal.<br />
L'instinctif hommage à l'espèce<br />
Du nœud qui la forme est témoin.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Qui n'a tué d'un signe, au loin,<br />
Le mandarin dans l'ombre épaisse ?<br />
<br />
C'est du conflit des corps que le droit est venu.<br />
Si l'homme était une ombre, ou qu'il fût solitaire<br />
Et qu'il se pût nourrir comme il se désaltère,<br />
D'un peu d'eau, fruit du ciel, sans culture obtenu,<br />
Tout désir ne serait qu'un souhait ingénu,<br />
Du pouvoir de jouir aiguillon salutaire,<br />
Et le besoin, sans nom, serait mort-né sur terre ;<br />
Le mot justice même y serait inconnu ;<br />
Exempte d'imposer ou subir un partage,<br />
La vie, essor sans cesse élargi davantage,<br />
S'épandrait sans donner ni recevoir de heurt.<br />
Mais nos prisons de chair se disputent l'espace,<br />
La place de tes pieds, il faut que je m'en passe :<br />
Toujours d'un droit qui naît une liberté meurt.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Qu'importe ! Demande à Virgile<br />
Si, devenus ombres, les morts<br />
Ne pleurent pas l'épaisse argile<br />
Dont jadis étaient faits leurs corps :<br />
Dans leur impalpable substance<br />
Ils ne peuvent plus se léser ;<br />
Mais, n'ayant plus de consistance,<br />
Leurs lèvres n'ont plus de baiser ;<br />
Leurs bras, ouverts comme les nôtres,<br />
Se referment sans presser rien,<br />
Indépendants les uns des autres<br />
Ils souffrent d'errer sans lien ;<br />
Oh ! Les chaînes leur font envie :<br />
Ils ne sont que trop peu gênés !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Entre eux n'étaient-ils enchaînés<br />
Que par la caresse, en leur vie ?<br />
<br />
Le sang, de corps en corps, circule entre animaux :<br />
Le meurtre le répare, en même temps qu'il l'use,<br />
La faim quotidienne en ose ouvrir l'écluse,<br />
Mais n'en ose lever que les tributs normaux ;<br />
L'homme, lui seul, dans l'homme en crève les canaux<br />
Par le fer et le plomb, sans la faim pour excuse ;<br />
Partout, mettant la force aux ordres de la ruse.<br />
Le dragon de la guerre a rougi ses anneaux.<br />
Nature, as-tu créé des races ennemies<br />
Pour balancer l'excès de tes économies<br />
Par des crédits ouverts brusquement à la mort ?<br />
Ne valait-il pas mieux modérer les naissances<br />
Que d'en abandonner l'équilibre au plus fort,<br />
Qui décime sans choix les fronts que tu recenses ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Regrette le sang répandu,<br />
Mais non les batailles ; mesure,<br />
Non la largeur de la blessure,<br />
Mais à quel prix il fut vendu !<br />
Les animaux vivent et meurent<br />
Sans patrimoine à féconder ;<br />
Leurs lois, qu'ils n'ont pas à fonder,<br />
Sans progrès ni déclin demeurent.<br />
Mais pour que tout le genre humain<br />
De plus en plus fleurisse et vaille,<br />
Chaque peuple à son tour travaille,<br />
S'il le faut, le glaive à la main :<br />
Puissant ou faible, il fait la guerre<br />
Pour la gloire ou la liberté !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ces biens, j'en connais la cherté,<br />
Le titre illusoire et précaire.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Les besoins sont, hélas ! Des douleurs agressives.<br />
Repu, le tigre est tendre, il lèche ses petits ;<br />
Mais quand monte le flux de ses grands appétits,<br />
Il découvre en miaulant ses crocs jusqu'aux gencives.<br />
Satisfait, l'homme est doux, ses haines sont oisives ;<br />
Mais quand les vrais besoins aux conseils de bandits<br />
Le poussent, maigre, au seuil des festins interdits,<br />
Il montre à nu ses droits comme des incisives.<br />
Ô Lycurgue, ô Solon, vos lois sont un rempart<br />
Que ronge nuit et jour la meute inassouvie,<br />
Dont l'instinct pour sévir attend votre départ ;<br />
Car dans l'espèce humaine, aux codes asservie,<br />
Entre les combattants du champ clos de la vie<br />
Vous limitez le droit sans assurer la part.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les chartes naissent des discordes.<br />
Songe aux temps des désirs sans lois,<br />
Quand erraient en farouches hordes<br />
Les premiers hommes dans les bois ;<br />
Vois-les tout nus livrer bataille<br />
À des animaux insoumis<br />
Monstrueux de forme et de taille,<br />
Vois-les tous entre eux ennemis.<br />
Aux engins de chasse et de pêche,<br />
Aux armes, vois-les tour à tour<br />
Adjoindre le fuseau, la bêche,<br />
Puis le bœuf instruit au labour ;<br />
À la tente de peaux compare<br />
Le stable abri, même d'un gueux.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je vois l'appétit, moins fougueux,<br />
Redevenir aussi barbare.<br />
<br />
Le besoin, fondateur des états, les détruit.<br />
D'abord, dans la tribu, les mœurs patriarcales<br />
Mesurent le travail aux forces inégales,<br />
Et selon l'âge et l'œuvre en partagent le fruit.<br />
Puis l'orgueil des aînés, le premier mur construit,<br />
La guerre, l'or conquis sur les cités rivales,<br />
Les trompettes d'airain des marches triomphales,<br />
Enseignent le loisir, le faste et le vain bruit.<br />
Les captifs sont changés en instruments serviles<br />
Pour féconder les champs et décorer les villes,<br />
Bienfaiteurs méprisés par les vainqueurs ingrats.<br />
Puis, de ses vieux tyrans famélique nourrice,<br />
La plèbe arme contre eux sa haine accusatrice,<br />
Ou n'a, pour les punir, qu'à se croiser les bras.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Elle aime mieux lutter sans trêve,<br />
Et d'âge en âge s'enrichir,<br />
Et s'éclairer, pour s'affranchir.<br />
Le progrès ne fait jamais grève !<br />
Pendant que le victorieux<br />
Déchoit, moins brave et moins robuste,<br />
La table des lois passe au juste,<br />
Et la terre aux laborieux ;<br />
L'échange et l'équité compensent<br />
Et mêlent les fruits différents ;<br />
Ceux-ci labourent, ceux-là pensent,<br />
Tous alliés, tous conquérants !<br />
Sur les castes, sur les frontières<br />
Les siècles passent leurs niveaux !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je vois toujours mêmes rivaux :<br />
Les fauves et les bestiaires.<br />
<br />
Brute qui bats ta femme et dis : « Mort aux tyrans ! »<br />
Qui ne lui parles point sans l'appeler carogne,<br />
Et, misérable roi, t'indignes sans vergogne<br />
De n'être pas nommé citoyen par les grands !<br />
Et toi, plus insensé, né dans les premiers rangs,<br />
Qui, réprouvant cet acte et ce propos d'ivrogne,<br />
Trouves le meurtre en masse une noble besogne,<br />
Et t'adonnes, plus vil, à des vices moins francs !<br />
Par le sang de la guerre ou par le vin du bouge<br />
Grisés comme taureaux affolés par le rouge,<br />
Qui peut croire qu'un jour vous vous embrasserez ?<br />
Qui jamais abattra le rempart séculaire<br />
Fait de pavés croulants, de trônes effondrés,<br />
Qu'entre vous ont dressé la peur et la colère ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Je sais, je sais quel souvenir<br />
T'obsède et t'assombrit encore :<br />
Le plus difficile à bannir<br />
Est toujours celui qu'on abhorre.<br />
L'histoire sans sérénité<br />
N'est pourtant qu'une calomnie ;<br />
Vois d'assez haut l'humanité<br />
Pour en embrasser l'harmonie ;<br />
Pour y mieux juger, de moins près,<br />
L'ordre futur qui s'y dessine,<br />
Le peuplier qui prend racine<br />
Et va dépasser les cyprès ;<br />
Pour voir enfanter la justice<br />
Loin des cris de l'accouchement !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je doute fort qu'il aboutisse,<br />
L'accoucheur y va mollement.<br />
<br />
Au fond, posséder tout, hommes, bêtes et choses :<br />
Les hommes, par le droit, la guerre, ou le discours ;<br />
Les bêtes, sans pudeur, par des moyens plus courts ;<br />
Les choses, par l'argent et les murailles closes ;<br />
C'est votre but secret, bons rois maudits sans causes,<br />
Doux marchands, ouvriers équitables toujours,<br />
Laboureurs, si naïfs étant nés loin des cours,<br />
Penseurs amis du vrai, rêveurs amants des roses.<br />
Oh ! Qui n'envie un peu le trésor de Crésus,<br />
La force de César, le charme de Jésus,<br />
Tous les pouvoirs fameux qui règnent sur le monde ?<br />
Qui ne sent un désir trop avide et trop fier<br />
Égaré dans son cœur, comme au fond de la mer<br />
Roule une coupe d'or sous la vase profonde ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Cette coupe d'or du désir,<br />
Vers tous les infinis tendue,<br />
Nous est offerte, et nous est due,<br />
Car seuls nous la pouvons saisir !<br />
Les siècles tour à tour y viennent.<br />
Verser leur tribut au nectar<br />
Que font plus doux ceux qui la tiennent<br />
Pour ceux qui la tiendront plus tard !<br />
S'il s'y mêle encore une haleine<br />
De fange, de sang et de fiel,<br />
Devons-nous dédaigner son miel,<br />
Ou la renverser presque pleine ?<br />
Elle n'est jamais sans saveur :<br />
Un pleur même y devient suave !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Mais l'échanson, c'est un esclave ;<br />
Un maître énervé, le buveur.<br />
<br />
On voit des pucerons réduits en esclavage,<br />
Rassemblés en troupeaux et traits par les fourmis ;<br />
Le plus humble génie a des vaincus soumis,<br />
Et l'on devient tyran dès qu'on n'est plus sauvage.<br />
Combien d'humains troupeaux, fruits d'un docte élevage,<br />
À qui les hauts loisirs ne sont jamais permis,<br />
Et que, loin des forêts, sous le joug endormis,<br />
L'antique faim toujours, mais plus lente, ravage !<br />
Que de peuples se sont à se polir usés !<br />
Nés fiers, et qu'ont rendus serviles et rusés<br />
L'intrigue aux mille rets, l'échange aux mille chaînes !<br />
Que de progrès honteux fit la peur de la mort,<br />
Quand la paix sans amour, trêve instable des haines,<br />
Déshonorant le faible eut désarmé le fort !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Calomniateur ! Accompagne,<br />
Accompagne en esprit mon vol ;<br />
Viens voir, du haut de la montagne,<br />
Le labour enrichir le sol,<br />
Les grandes villes boire aux fleuves,<br />
Et des gravois des vieilles tours<br />
Surgir gaîment les cités neuves,<br />
Plus florissantes tous les jours.<br />
L'œuvre des nobles servitudes,<br />
Des pactes saints que tu maudis,<br />
Succède au chaos d'herbes rudes<br />
Où les fauves rôdaient jadis.<br />
Salut à la terre promise<br />
Où triomphe aujourd'hui l'espoir !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Trop d'hommes sont morts sans la voir,<br />
Pour qu'un triomphe y soit de mise.<br />
<br />
Nous prospérons ! Qu'importe aux anciens malheureux,<br />
Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître,<br />
Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître,<br />
Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux !<br />
Hélas ! Leurs descendants ne peuvent rien pour eux,<br />
Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître.<br />
Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être<br />
Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.<br />
La tâche humaine est longue, et sa fin décevante :<br />
Des générations la dernière vivante<br />
Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés ;<br />
Et les premiers auteurs de la glèbe féconde<br />
N'auront pas vu courir sur la face du monde<br />
Le sourire paisible et rassurant des blés.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Notre sort sera misérable<br />
Aux yeux de nos derniers neveux ;<br />
Pourtant le leur, plus désirable,<br />
N'est jamais l'objet de nos vœux :<br />
C'est que les biens futurs ne peuvent<br />
Nous tenter que s'ils ont des noms ;<br />
Les biens connus seuls nous émeuvent,<br />
Car seuls nous les imaginons.<br />
Plains les morts d'avoir fait la perte<br />
Du pauvre champ qu'ils ont aimé,<br />
Mais non de n'avoir pas semé<br />
La graine après eux découverte.<br />
La richesse des cœurs suffit<br />
De tout temps à dorer la vie !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Cet or-là fait peu de profit<br />
À la fringale inassouvie !<br />
<br />
Je sais donc maintenant, pour l'avoir affronté,<br />
Quel monstre ancien, tapi sous sa brillante robe,<br />
Aux regards éblouis l'humanité dérobe,<br />
Quels aveugles instincts forment sa volonté.<br />
Mais à voir son grand air, sa foi dans sa bonté,<br />
Son rire olympien sur un infime globe,<br />
Je cherche, en son cerveau malsain, l'étrange lobe<br />
Où siège et se nourrit son orgueil indompté ;<br />
J'y cherche le sinus profond où se recrute<br />
Sous sa couronne d'or le vieux levain de brute<br />
Qui fermente toujours, plèbe et tyrans, en vous.<br />
Demander la justice à cette souveraine,<br />
Autant la demander à quelque pauvre reine<br />
Au bandeau de clinquant, dans une cour de fous !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Dors ! Tu sentiras à l'aurore<br />
Je ne sais quel bien-être en toi,<br />
Léger, sublime et sage, éclore,<br />
Fait de gratitude et de foi.<br />
À l'air terrestre, au jour solaire<br />
Ouvrant les yeux et les poumons,<br />
Tu laisseras le ciel te plaire<br />
Et tu diras encore : « Aimons ! »<br />
Car ce monde maudit, tu l'aimes !<br />
Et, si la mort s'offrait ce soir,<br />
Tu renirais tous tes blasphèmes,<br />
Guéri de ton vain désespoir.<br />
On se plaît à rêver qu'on sombre,<br />
En s'endormant sûr du réveil.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je crains la menace de l'ombre,<br />
Mais je ne tiens plus au soleil.<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ce soir, comme un enfant que sa sœur a boudé<br />
(La muse au rendez-vous n'étant pas la première),<br />
Je n'ai pas su chanter sans l'aide coutumière ;<br />
À ma fenêtre alors je me suis accoudé.<br />
Mais l'infini non plus ne m'a rien accordé :<br />
Dans l'archipel sublime aux îles de lumière,<br />
Où l'âme au vent du large enfle sa voile entière,<br />
J'ai promené l'espoir, et n'ai pas abordé.<br />
De l'Ourse et des Gémeaux mes yeux ne sont plus ivres,<br />
Depuis que, refroidis à la pâleur des livres,<br />
Dans ces cruels miroirs ils cherchent des leçons.<br />
Le ciel s'évanouit quand la raison se lève ;<br />
Les couleurs n'y sont plus que de subtils frissons,<br />
Et toute sa splendeur a moins d'être qu'un rêve.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Courbé sous ton pâle flambeau,<br />
Que de chimères tu te crées,<br />
Pendant qu'aux plaines éthérées<br />
La nuit mène son clair troupeau !<br />
Poète, la lyre et le cygne<br />
Dorent le voile aérien ;<br />
Tes astres mêmes te font signe,<br />
Et tu ne leur réponds plus rien.<br />
Tous les soleils auxquels tu penses<br />
Regarde-les se balancer ;<br />
Contemple ces magnificences<br />
Plus douces à voir qu'à penser !<br />
Poète ingrat, ton cœur se blase<br />
Sur les ravissements d'en haut.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Malheur aux vaincus ! Il le faut.<br />
Les nuits ne sont plus à l'extase.<br />
<br />
Je contemplais les nuits sans nul présage amer,<br />
Quand, jadis, me leurrait leur promesse illusoire,<br />
Comme un enfant qui suit, du haut d'un promontoire,<br />
Les feux rouges et bleus des fanaux sur la mer.<br />
Mais aujourd'hui j'ai peur de l'uniforme éther :<br />
Depuis que ma terrasse est un observatoire,<br />
Je songe, connaissant la terre et son histoire,<br />
Que tout astre, sans doute, a son âge de fer.<br />
Tu seras terre aussi, toi qu'on nomme céleste,<br />
Et tu te peupleras pour la guerre et la peste,<br />
Étoile ; et je te crains, car j'ignore où je vais :<br />
J'ai peur que les destins ne soient partout les mêmes,<br />
Puisque le sort du monde est quelque part mauvais,<br />
Et que les fins pour moi sont toutes des problèmes.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ne crois pas que les habitants<br />
Des sphères où tu te fourvoies,<br />
Y vivent tristes ou contents<br />
Par nos douleurs ou par nos joies :<br />
Autres sphères, autres désirs !<br />
Et tes présomptions sont vaines ;<br />
Cherche ailleurs nos futurs plaisirs,<br />
Comme aussi nos futures peines.<br />
Hors du lieu, les âmes des morts<br />
Auront toutes, selon leurs fautes,<br />
Des demeures plus ou moins hautes,<br />
Dans un monde inconnu des corps.<br />
Ne la cherche pas dans l'espace,<br />
La justice accomplie en Dieu !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je ne conçois rien hors du lieu,<br />
Notre avenir entier s'y passe.<br />
<br />
Contre le ciel, titans nouveaux, nous guerroyons ;<br />
Où la fougue échoua, triomphe la tactique ;<br />
Un triangle l'atteint, debout sur l'écliptique,<br />
Un cristal l'analyse en brisant ses rayons ;<br />
Nous savons maintenant, par leurs échantillons,<br />
Que les astres sont tous de matière identique,<br />
Comme ils sont tous régis, dans leur fuite elliptique<br />
Par un même concert de freins et d'aiguillons.<br />
De ces deux vérités la rigueur m'épouvante :<br />
L'une ôte aux paradis que l'espérance invente<br />
L'éclat surnaturel qu'admire l'oeil fermé ;<br />
L'autre me fait douter si mes vœux et mes gestes<br />
Sont plus libres sur terre, où mon être a germé,<br />
Que le vol de ce bloc dans les déserts célestes.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Dieu seul fait le geste vivant !<br />
Le fougueux élan de la terre<br />
Ne fait pas l'essor volontaire<br />
De la ronde où chante l'enfant ;<br />
L'orbe immense que doit décrire<br />
Ce vaste bloc inanimé,<br />
Ne fait pas le pli du sourire,<br />
Seul volontaire et seul aimé.<br />
Non ! C'est une force princière<br />
Qui dans toute chair veut et sent ;<br />
C'est, mélangée à la poussière,<br />
Une haleine du tout-puissant !<br />
Et ce souffle à chaque être assigne<br />
Avec sa dignité son rang.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Où le destin règne en tyran<br />
Est-il rien de digne ou d'indigne ?<br />
<br />
L'enfant prête un vouloir libre et capricieux<br />
Au papillon qu'il suit et qui toujours recule,<br />
La fleur suit le soleil de l'aube au crépuscule,<br />
Le zéphyr semble errer comme un lutin joyeux,<br />
Chaque être a l'air d'agir comme il l'aime le mieux,<br />
Cependant chaque atome aveuglément circule :<br />
De l'haleine des vents la moindre particule<br />
Doit son vol et sa route au branle entier des cieux ;<br />
La plante est une horloge ; et sans se dire : « Où vais-je ? »<br />
Le papillon voltige ainsi que flotte un liège,<br />
D'équilibre et d'instinct tout son caprice est fait ;<br />
Et la main qui l'a pris n'a pu faire autre chose.<br />
Nul acte qui ne soit un nécessaire effet,<br />
Nul effet révolté contre sa propre cause !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Par je ne sais quoi de brutal<br />
Et d'hostile à toute noblesse,<br />
Un monde absolument fatal<br />
Dans ma conscience me blesse !<br />
Non ! Le courage et la fierté<br />
Ne permettront jamais qu'on nie<br />
L'incompréhensible harmonie<br />
Des lois et de la liberté !<br />
Si le mystère que tu creuses<br />
Confond les plus puissants esprits,<br />
De simples âmes généreuses<br />
Le prouvent sans l'avoir compris !<br />
Arrière ta philosophie !<br />
Moi je sais dès que mon cœur sent.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Pour moi, qui ne sais qu'en pensant,<br />
Sentir à penser me convie.<br />
<br />
Seul le plus fort motif peut enfin prévaloir :<br />
Fatalement conçu pendant qu'on délibère,<br />
Fatalement vainqueur, c'est lui qui seul opère<br />
La fatale option qu'on appelle un vouloir.<br />
En somme, se résoudre aboutit à savoir<br />
Quelle secrète chaîne on suivra la dernière ;<br />
Toute l'indépendance expire à la lumière,<br />
Puisqu'on saisit l'anneau sitôt qu'on l'a pu voir.<br />
Tout ce qu'un être veut, son propre fond l'ordonne,<br />
Mais l'ordre, irrésistible à son insu, lui donne<br />
Le sentiment flatteur qu'il est sollicité.<br />
Ainsi la liberté, vaine horreur de tutelle,<br />
N'est que l'essence aimant le dernier joug né d'elle,<br />
L'illusion du choix dans la nécessité.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Debout ! Debout ! ô Macchabées !<br />
Ô Léonidas, ô Brutus !<br />
Ô Christ ! ô victimes tombées<br />
Pour les droits ou pour les vertus !<br />
Debout ! Grands saints et grands stoïques !<br />
Et de toute votre hauteur<br />
Laissez vos linceuls héroïques<br />
Descendre sur cet imposteur !<br />
Qu'il sente sur sa tête infâme<br />
Leur poids grossir comme un remords !<br />
Qu'il entende sourdre en son âme<br />
L'anathème indigné des morts !<br />
J'irai sans lui, d'un seul coup d'aile,<br />
Droit au cœur de la vérité.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Sous l'anathème immérité<br />
J'y rampe, explorateur fidèle.<br />
<br />
Mais j'achève, déçu, sans avoir débarqué,<br />
Cette exploration que nul vent ne seconde ;<br />
Et mon espoir se brise et s'abîme sous l'onde,<br />
Comme succombe un mât par la tempête arqué.<br />
Si l'ordre universel dans l'atome est marqué,<br />
Plus rien, pas même Dieu, n'est responsable au monde ;<br />
Et j'erre, moi qui cherche, entraîné par ma sonde,<br />
Dans l'orbite de l'astre où mon poids m'a parqué.<br />
Si le vouloir, jouet d'une invincible amorce,<br />
N'est plus qu'un vœu fatal complice de la force,<br />
À quoi bon demander la justice au destin ?<br />
L'égoïsme partout, qui se masque ou s'étale ;<br />
Partout l'activité criminelle ou fatale !<br />
De mon périple ingrat voilà donc le butin !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Que la raison fait le jour triste !<br />
Mais où finit son examen<br />
Quelque chose de grand subsiste :<br />
Le battement du cœur humain.<br />
Si rien de noble ne demeure,<br />
Quand on a criblé l'univers,<br />
D'où vient en moi le fou qui pleure<br />
Sur des maux qu'il n'a pas soufferts.<br />
Ce fou, plus grand que ma personne,<br />
Des blessures d'autrui saignant,<br />
Qui fait taire, quand je raisonne,<br />
Ma raison même, en s'indignant ?<br />
Ah, crois-moi ! Son délire auguste,<br />
C'est du juge infini l'arrêt !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
L'équité, si l'arrêt est juste,<br />
Même sans Dieu, le dicterait.<br />
<br />
Les deux poids suspendus, que la barre oscillante<br />
Berce avec symétrie autour d'un de ses points,<br />
Ne s'alignent qu'après s'être fuis et rejoints :<br />
La plus juste balance est aussi la plus lente ;<br />
Mais quand elle a dicté sa sentence indolente,<br />
Entre les deux plateaux, immobiles témoins,<br />
L'équilibre, établi, ne l'est pas plus ou moins.<br />
Il n'est pas d'équité qu'un droit meilleur supplante.<br />
Un droit surnaturel est un dogme insensé !<br />
Que par l'homme ou les dieux le droit soit dispensé,<br />
Entre toutes les mains la balance est unique.<br />
La créature y peut juger le créateur ;<br />
Et quiconque a senti l'ordre du monde inique,<br />
S'il n'est pas un athée, est un blasphémateur.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Toi par qui, suprême inconnue,<br />
Le grand problème se résout,<br />
Qui que tu sois, cause de tout,<br />
Où chaque essence est contenue !<br />
Tu n'es pas nulle, car je suis,<br />
Et n'ai d'être que par toi-même,<br />
Et, rien qu'en sondant le problème,<br />
Je t'atteste quand tu me fuis.<br />
Et tu n'es pas imaginaire,<br />
Toi, source unique du réel ;<br />
Tu n'habites pas un vain ciel :<br />
C'est toi qu'on craint dans le tonnerre,<br />
C'est toi qu'on prie en tous les dieux,<br />
Seule forte et seule immortelle !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Sa puissance éclate à tes yeux ;<br />
Mais sa justice, où donc est-elle ?<br />
<br />
J'écrase un moucheron sans peur d'être honni,<br />
Exempté des soucis de la miséricorde,<br />
Sans même que la bête innocente me morde,<br />
Sans raison, par le droit du caprice impuni.<br />
Mais l'homme, qui s'érige en roi dans l'infini,<br />
N'a pas l'immunité du haut rang qu'il s'accorde.<br />
Des pressoirs de la mort son propre sang déborde,<br />
À quelque énorme soif incessamment fourni.<br />
Qui sait ? Ne suis-je point insecte pour un autre ?<br />
Pour l'habitant d'un monde où s'abîme le nôtre,<br />
Géant dont l'oeil baissé me semble être un ciel bleu ?<br />
J'y songe ! Et si parfois sur le bord de ma table<br />
Se pose un moucheron, le sentant respectable,<br />
Je l'épargne pour croire à la bonté d'un dieu.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Oui ; toi-même un géant t'épie ;<br />
Mais il n'est pas capricieux :<br />
Avant d'écraser un impie<br />
Il le suit longuement des yeux.<br />
N'abuse pas de son silence,<br />
Car il pourrait bien se fâcher...<br />
Je sens son poing qui se balance,<br />
Comme un fardeau qu'on va lâcher.<br />
Nul n'a prévu ce qu'il décide,<br />
Son calme immuable est trompeur,<br />
Et malgré son dédain placide<br />
Ton impiété me fait peur !<br />
Crois donc à la bonté suprême<br />
Puisqu'en la défiant tu vis !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Les doutes sont-ils des défis ?<br />
Et l'angoisse est-elle un blasphème ?<br />
<br />
Des vivants, qu'il fait naître et dont il n'a pas soin,<br />
L'économe éternel trompe la confiance :<br />
Le besoin donne un droit, le droit une créance ;<br />
Ils sont tous créanciers de l'auteur du besoin.<br />
L'universelle faim, dont il est le témoin,<br />
Réclame chaque jour une ample redevance ;<br />
À lui seul incombait d'y pourvoir à l'avance,<br />
D'apporter la pâture, ou d'y veiller de loin.<br />
Si donc il est un dieu, l'appétit constitue,<br />
Dans chaque être apte à vivre et que le jeûne tue,<br />
Un droit à s'assouvir, dont lui répond ce dieu !<br />
Mais partout je ne trouve, en l'absence du maître<br />
Que d'impuissants pasteurs qui règnent en son lieu<br />
Parasites sacrés du troupeau qu'ils font paître.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
La bête, rampant sous le ciel,<br />
N'a, dans l'orage ou l'éclaircie,<br />
Rien qu'elle invoque ou remercie,<br />
Nul recours providentiel ;<br />
Mais l'homme au loin se cherche une aide<br />
En de sublimes régions.<br />
Seul être que l'azur obsède,<br />
Il a seul des religions ;<br />
Prolongeant le temps et l'espace,<br />
Il craint, pour le crime impuni,<br />
Qu'ailleurs l'éternité n'amasse<br />
Des colères dans l'infini.<br />
Les cultes ont rendu moins frustes<br />
L'âme et les mœurs de leurs croyants.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ils ont fait plus de mendiants<br />
Et de meurtriers que de justes.<br />
<br />
Par ses religions au meurtre convié,<br />
L'homme, même en tuant, croit faire une œuvre pie :<br />
De la gorge des bœufs, du sein d'Iphigénie,<br />
Coulait jadis à flots le sang sacrifié ;<br />
Et tout à l'heure encore un prêtre a confié<br />
À ta lèvre, ô chrétien ! La victime infinie,<br />
Et dans la lâche paix de la faute impunie<br />
Tu savoures un dieu pour toi crucifié !<br />
Il faut pour ton salut qu'il souffre et qu'il expire,<br />
Et qu'au trou de son flanc, comme un cruel vampire,<br />
Ton péché sanguinaire aspire un paradis.<br />
Quelle que soit la pourpre où le bonheur se vautre,<br />
Tout vivant qui jouit en martyrise un autre :<br />
C'est le destin pareil des saints et des maudits.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Pourquoi donc enfoncer les pointes<br />
D'une ironie âpre et sans foi<br />
Au cœur de ceux qui, les mains jointes,<br />
Veulent prier même pour toi,<br />
Qui pratiquent, fût-ce à grand'peine<br />
Et par la seule peur du feu,<br />
La charité, si surhumaine<br />
Qu'elle suffit à prouver Dieu ?<br />
Ah ! C'est grâce à la foi sincère,<br />
Par un oeil humblement baissé,<br />
Que sur notre immense misère<br />
Le premier baume fut versé.<br />
Je vois une larme qui monte,<br />
Au bord de tes cils affleurant...<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je la laisse couler sans honte ;<br />
Mais on y voit trouble en pleurant.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Là-haut, ce clair de lune étrange me repose :<br />
Le croissant, nébuleux, erre, comme un grand lis<br />
Qu'une dentelle éparse entraîne dans ses plis<br />
Sous les sombres rideaux d'une alcôve bien close.<br />
Quand saurai-je mourir, si, ce soir, je ne l'ose ?<br />
De la molle nuée où tu t'ensevelis,<br />
Douce lune, à mon front forme un coussin d'oublis,<br />
Dût ma pensée y faire une éternelle pause !<br />
À quoi bon remuer le dessous des couleurs ?<br />
Laissons l'âme en un songe abîmer ses douleurs,<br />
Comme l'étang s'azure en déposant sa vase.<br />
Oh ! Que j'expire en toi, délivré du soleil !<br />
Il me serait si bon de suivre ton extase,<br />
Emporté sans retour, assoupi sans réveil...<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Pourquoi déserter de la sorte ?<br />
À t'ouïr pousser des hélas,<br />
On croirait que ton dos supporte<br />
L'univers entier comme Atlas,<br />
Ou bien qu'un remords implacable,<br />
Un remords de grand criminel,<br />
De son poids obstiné t'accable !<br />
Ton sort est-il donc si cruel ?<br />
Qu'as-tu commis qui ne s'avoue ?<br />
La fortune a-t-elle soudain<br />
Fait descendre pour toi sa roue ?<br />
As-tu peur de mourir de faim ?<br />
Ton lot, si fort qu'il te déplaise,<br />
Fait envie aux vrais malheureux.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
C'est d'un profond retour sur eux<br />
Que naît mon immense malaise.<br />
<br />
J'ai bon cœur, je ne veux à nul être aucun mal,<br />
Mais je retiens ma part des bœufs qu'un autre assomme,<br />
Et, malgré ma douceur, je suis bien aise en somme<br />
Que le fouet d'un cocher hâte un peu mon cheval ;<br />
Je suis juste, et je sens qu'un pauvre est mon égal ;<br />
Mais, pendant que je jette une obole à cet homme,<br />
Je m'installe au banquet dont un père économe<br />
S'est donné les longs soins pour mon futur régal ;<br />
Je suis probe, mon bien ne doit rien à personne,<br />
Mais j'usurpe le pain qui dans mes blés frissonne,<br />
Héritier, sans labour, des champs fumés de morts.<br />
Ainsi dans le massacre incessant qui m'engraisse,<br />
Par la nature élu, je fleuris et m'endors,<br />
Comme l'enfant candide et sanglant d'une ogresse.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les lions déchirent les bœufs,<br />
Et mieux que le fouet, leur poursuite<br />
Met les chevaux tremblants en fuite ;<br />
Dieu le souffre ! Et tu fais moins qu'eux.<br />
Des peines que ton père a prises<br />
Jouis en paix dans son verger,<br />
Les moineaux friands de cerises<br />
S'y font par Dieu même héberger.<br />
Ton remords est bien ridicule<br />
Devant l'écurie et l'étal,<br />
Et bien étrange ton scrupule<br />
De t'asseoir au banquet fatal :<br />
Dieu t'y convie, et te dispense<br />
De peser si c'est juste ou non.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Mais le cœur sent, mais l'esprit pense,<br />
Et sans leur aveu rien n'est bon.<br />
<br />
L'homme s'octroie une âme, et juge que les bêtes<br />
Ne sont qu'un vague souffle agitant un vil corps :<br />
« Je puis donc, leur dit-il, vous frapper sans remords,<br />
Vous que le limon seul fit tout ce que vous êtes. »<br />
« Tombez, dit-il aux bois dont il abat les têtes,<br />
Vos élans vers le ciel sont d'aveugles efforts ! »<br />
Ainsi l'homme insolent, pour ennoblir ses torts,<br />
Les appelle des droits, et ses vols des conquêtes.<br />
Tout être est sa pâture ou bien son portefaix ;<br />
Souvent, sans besoin même, il mutile, il ébranche,<br />
Et sa colère éclate à la moindre revanche.<br />
Les fiertés de la brute, il les traite en méfaits.<br />
Pour le joug qu'il t'impose, ô brute à face blanche,<br />
Ne flétris point César ! Il fait ce que tu fais.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Résignons-nous aux lois du monde :<br />
César est battu par l'amour ;<br />
Maîtres et valets à la ronde<br />
Vont se fustigeant tour à tour ;<br />
La nymphe bat le vieux Silène<br />
Avec un sceptre d'églantier,<br />
Qu'un zéphyr bat de son haleine<br />
Et dont la fleur bat le sentier ;<br />
Et Silène à trotter condamne<br />
Son baudet tardif et têtu,<br />
Il le bat ; et du pied de l'âne<br />
Le gazon naissant est battu.<br />
Et personne, églantier, zéphire,<br />
Bêtes, ni gens, n'en est surpris !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Si tu comprends de quoi tu ris,<br />
Ô Démocrite, peux-tu rire !<br />
<br />
Puisqu'il m'est bien connu, le mépris souverain<br />
Des destins et des dieux pour le droit en souffrance,<br />
Que ne sais-je imiter leur sage indifférence !<br />
D'où vient qu'un tort causé m'est encore un chagrin ?<br />
Que pouvant assouvir, le front haut et serein,<br />
Toutes mes passions, sans gêne, à toute outrance,<br />
J'admets dans ma ...]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[La Justice<br />
(Auszüge)<br />
 <br />
Le chercheur.<br />
<br />
La vérité n'admet qu'un studieux amant :<br />
Je m'arme pour savoir ! Je fourbis la cuirasse<br />
Que l'ombre déshonore et que la rouille encrasse,<br />
Et j'aiguise le dard qui s'émousse en dormant.<br />
Certes, je bouclerai l'airain si fortement<br />
Sur ma poitrine hostile au culte que j'embrasse,<br />
Que l'armure sévère y marquera sa trace<br />
Plutôt que d'y permettre un lâche battement.<br />
Et dussé-je, si rien ne t'entame, ô nature,<br />
Sphinx horrible et charmant, te prendre à la ceinture,<br />
Et dans un cri forcé t'arracher ton secret,<br />
Corps à corps avec toi je lutterai sans trêve !<br />
À nous deux maintenant ! Parle, me voilà prêt,<br />
Je ne suis plus l'Oedipe alangui par le rêve.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Seul le rêve embellit les vers !<br />
À dépouiller de leur prestige<br />
Les merveilles de l'univers,<br />
Poète, quel devoir t'oblige ?<br />
Si la nature t'apparaît<br />
Sous tant de formes attachantes,<br />
N'est-ce pas pour que tu la chantes<br />
Sans attenter à son secret ?<br />
Indigente comme un squelette<br />
Que la chair vient d'abandonner,<br />
L'idée incolore et muette<br />
Aux sens n'a plus rien à donner.<br />
Oh ! Que d'ingrats efforts te coûte<br />
Le vrai que tu n'atteins jamais !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Qui donc me dit ce que je tais ?<br />
Quel adversaire en moi m'écoute ?<br />
<br />
Depuis que j'ai quitté les gracieux vallons<br />
Où mes vingt ans chantaient leur peine et leur folie,<br />
Et que pour retremper ma pensée amollie,<br />
J'ai des pics éternels gravi les échelons,<br />
Le front dans les brouillards et dans les aquilons,<br />
Je glisse en trébuchant sur la glace polie,<br />
Et me souviens parfois avec mélancolie<br />
Des prés qui m'ont laissé de leur mousse aux talons.<br />
Et j'ai beau me boucher des deux mains les oreilles,<br />
J'entends monter des voix à des appels pareilles,<br />
Indomptables échos du passé dans mon cœur :<br />
Ce sont tous mes instincts poussant des cris d'alarme ;<br />
En moi-même se livre un combat sans vainqueur<br />
Entre la foi sans preuve et la raison sans charme.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ne lis plus. écoute ces voix ;<br />
Laisse-toi ramener par elles<br />
Aux grandes pentes naturelles<br />
Où glissait ta vie autrefois ;<br />
Nulle veille ne les supplée,<br />
Nul enseignement ne les vaut :<br />
Elles te l'avaient révélée<br />
L'humble science qu'il te faut !<br />
Tout le reste est mensonge ! Oublie.<br />
Au fil de l'eau, vers l'horizon,<br />
Descends avec une Ophélie<br />
Entre deux rives de gazon.<br />
Tu recouvreras l'espérance<br />
Avec l'oubli des livres lus.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Que ne puis-je en ne lisant plus<br />
Recouvrer ma jeune ignorance !<br />
<br />
L'esprit humain jadis planait tout endormi,<br />
Fuyant sur les hauteurs son terrestre entourage ;<br />
Comme le somnambule, au gré d'un vain mirage,<br />
Hante les toits, d'un pied par l'erreur affermi.<br />
Il s'éveille, et sentant, l'oeil ouvert à demi,<br />
Sa vision sombrer dans un brusque naufrage,<br />
Il perd toute la foi qui lui sert de courage,<br />
Et tremble désarmé sur le gouffre ennemi.<br />
La science a miné le vieux monde illusoire,<br />
Et triant les débris qui jonchent la mémoire,<br />
Elle repeuple l'âme avec des pensers vrais.<br />
Ces blêmes vérités sortent des beaux décombres<br />
Où gît tout ce qu'hier j'aimais et vénérais :<br />
Eh bien ! Sur la justice interrogeons ces ombres !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
La justice est un cri du cœur !<br />
Déjà l'enfant qu'à tort tu grondes<br />
En entend les rumeurs profondes<br />
S'amasser contre ta rigueur ;<br />
Dans le jeune homme au fier courage,<br />
Quand le droit se lève outragé,<br />
Le front a reconnu l'outrage,<br />
Mais c'est le cœur qui l'a vengé ;<br />
Chez l'homme où la dignité mûre<br />
Contraint la fougue à réfléchir,<br />
Quand le front a pesé l'injure,<br />
C'est le cœur qui l'en fait rougir !<br />
Ô science, prisme où se glace<br />
Tout rayon qui passe au travers !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je cherche un cœur à l'univers,<br />
Et tu ne m'en dis pas la place.<br />
<br />
Où rencontrer un point de départ et d'appui ?<br />
Pas de commencement ! Les lois sont éternelles ;<br />
Pas de création ! Le monde est vieux comme elles,<br />
Et son enfantement dure encore aujourd'hui.<br />
Or à quelle consigne obéissaient en lui,<br />
Depuis longtemps, les lois, ces fixes sentinelles,<br />
Avant l'éclosion des premières prunelles<br />
Et des premiers cerveaux où l'idée en a lui ?<br />
Mystère ! Et c'est encore un mystère insondable<br />
Que le type suprême où tend sa forme instable,<br />
À travers les douleurs, par de si longs essais.<br />
L'origine et la fin me sont à jamais closes !<br />
Et pourtant, si je veux m'en passer, je ne sais<br />
Ni la raison des lois ni le vrai sens des choses.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Eh bien donc ! à genoux ! Rends-toi !<br />
La science est vaine : renonce<br />
À sa misérable réponse<br />
Qui ne dit pas le grand pourquoi.<br />
Des fronts las divine ressource,<br />
La foi guide au vrai sans effort,<br />
Comme la baguette à la source<br />
Et comme la boussole au port.<br />
Préfère aux livres le cilice<br />
Des saints couronnés de lueur :<br />
Leur sang offert avec délice<br />
Est mieux payé que ta sueur !<br />
Car où va la science ? Où mène<br />
Ce fil fragile au long circuit ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
C'est pour l'apprendre qu'on le suit<br />
De phénomène en phénomène.<br />
<br />
Atomes éternels aux éphémères jeux,<br />
Océan d'où la force, en des retours sans nombre,<br />
Émerge infatigable aussitôt qu'elle y sombre,<br />
Vous travaillez sans trouble aux destins orageux.<br />
Je vous envie, aînés du chaos nuageux<br />
Dont le ciel par degrés sans fin se désencombre :<br />
Vous n'êtes pas vaincus par la froidure et l'ombre<br />
Qui rendront tour à tour tous les astres fangeux.<br />
Aveugles sans faillir, sous des lois nécessaires<br />
Vous êtes ouvriers de toutes les misères<br />
Dont les mondes ensemble accumulent l'horreur.<br />
Et, durs également dans la chair ou la roche,<br />
Vous ignorez la peine aussi bien que l'erreur ;<br />
Et la mort qui nous suit jamais ne vous approche.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Que m'importe ces éléments,<br />
Et les longs âges sans années<br />
Où des tardives destinées<br />
Se perdent les commencements !<br />
Ce qui m'importe, ô ma maîtresse,<br />
C'est que ces éléments si vieux<br />
Soient devenus de ma tendresse<br />
Le miroir si jeune en tes yeux ;<br />
C'est que leurs effroyables fièvres<br />
En caresses aient pu finir ;<br />
C'est qu'ils soient devenus nos lèvres<br />
Pour que nous puissions nous unir ;<br />
Qu'importe leur passé farouche,<br />
S'ils en ont su faire un tel bien !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Heureux, heureux, qui ne sait rien<br />
Du mal que font l'oeil et la bouche !<br />
L'univers porte en soi d'infaillibles conseils<br />
Dont la sagesse a l'air d'une atroce démence :<br />
Sans âge, il fut longtemps une fournaise immense<br />
Qui crachait son écume en tournoyants soleils.<br />
Ces soleils ont lancé d'autres éclats pareils,<br />
Dont la ronde à son tour se brise et recommence ;<br />
Puis la vie a des cieux affronté l'inclémence<br />
Et cherché des climats pour ses frêles éveils ;<br />
L'antique masse en feu, qui n'était qu'incendie,<br />
En se disséminant d'astre en astre attiédie,<br />
A perdu sa fureur dans les mondes nouveaux ;<br />
Mais c'est sur leur écorce éteinte que la flamme<br />
Se transforme, vouée à de sombres travaux,<br />
En force pour la lutte et pour l'angoisse en âme.<br />
<br />
<br />
* * *<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Étoiles, vos regards font plier les genoux !<br />
L'appel de l'infini sous vos longs cils palpite !<br />
Mais, si sombre que soit la terre, et si petite,<br />
Commençons par la terre, elle est proche de nous.<br />
L'homme est par le labour son plus intime époux ;<br />
L'indifférent soleil de loin la sollicite,<br />
Mais lui, qui de ses fruits guette la réussite,<br />
Passe toute l'année à lui tâter le pouls.<br />
Ce monde étant le seul que j'étreigne et pénètre,<br />
J'y dois chercher d'abord ce que je veux connaître,<br />
Et je consulterai les autres à leur tour.<br />
Je vais donc l'ausculter, pour voir si d'aventure<br />
N'y siègent pas d'un dieu la justice et l'amour,<br />
Si la terre n'est pas le cœur de la nature.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ah ! Ne lui demandons pas tant !<br />
Pour moi, cette planète où j'aime<br />
Où j'espère dès que je sème,<br />
Où je mérite en combattant,<br />
Dont la surface ample et féconde<br />
Prodigue à mes vœux tous les jours<br />
Tant de trésors si je la sonde,<br />
D'horizons si je la parcours,<br />
Cœur du monde ou tas de poussière,<br />
En paix j'y travaille et j'y dors ;<br />
Elle est belle, elle est nourricière ;<br />
Éperdument j'y plonge et mords !<br />
La nature en ce cher asile<br />
Met ses élus, non ses maudits.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ce qu'elle y met de paradis<br />
M'a rendu le goût difficile.<br />
<br />
Je laisse dans leur nuit faire leur somme épais<br />
Les pierres, les métaux, tous les êtres inertes,<br />
Où rien ne retentit ni des gains ni des pertes<br />
Qui les changent toujours sans les tuer jamais.<br />
J'ai perdu le sommeil qu'auprès d'eux je dormais ;<br />
Mais je sens l'âme en moi des multitudes vertes<br />
Dont les plaines jadis étaient toutes couvertes,<br />
Et je sais les combats de leur menteuse paix ;<br />
Je me sens oppressé dans les germes qu'étouffe<br />
Des fougères d'alors la gigantesque touffe,<br />
Où le silence est fait d'impuissance à gémir.<br />
Oh ! Qu'il en périra de flores faméliques,<br />
Pour qu'en l'âge tardif du soc et du zéphyr<br />
Fleurissent des épis les blondes républiques.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Le poète anime la fleur<br />
Des rêves dont son âme est pline,<br />
Le parfum lui semble une haleine,<br />
La goutte de rosée un pleur.<br />
Qu'en croirai-je ? Oh ! La fleur vit-elle ?<br />
Passe-t-il un frisson nerveux<br />
Dans la feuille, verte dentelle<br />
Aux fils plus fins que des cheveux ?<br />
La corolle, que la lumière<br />
Fait s'entr'ouvrir, et qui la suit,<br />
Est-ce une ébauche de paupière<br />
En vague lutte avec la nuit ?<br />
Dis-moi si, pour la rose, éclore<br />
C'est naître, et s'effeuiller, mourir.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
La sève que j'y vois courir<br />
Est du sang déjà, pâle encore...<br />
<br />
Nul germe en l'univers ne tire du néant<br />
De quoi fournir son type et tarir sa puissance ;<br />
Chaque vie à toute heure est une renaissance<br />
Où les forces ne font qu'un échange en créant.<br />
Aussi tout animal, de l'insecte au géant,<br />
En quête de la proie utile à sa croissance,<br />
Est un gouffre qui rôde, affamé par essence,<br />
Assouvi par hasard, et, par instinct, béant.<br />
Aveugle exécuteur d'un mal obligatoire,<br />
Chaque vivant promène écrit sur sa mâchoire<br />
L'arrêt de mort d'un autre, exigé par sa faim.<br />
Car l'ordre nécessaire, ou le plaisir divin,<br />
Fait d'un même sépulcre un même réfectoire<br />
À d'innombrables corps, sans relâche et sans fin.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Comme une vasque trop peu large<br />
Déverse l'onde par ses bords,<br />
La terre étroite se décharge<br />
Du flot surabondant des corps ;<br />
Elle n'en borne pas le nombre,<br />
Car peu d'êtres une fois nés<br />
Regrettent le silence et l'ombre,<br />
À sa mamelle cramponnés !<br />
Et quelle vierge n'aventure<br />
Au souffle obsédant de l'amour<br />
Le nœud léger de sa ceinture,<br />
Fière de souffrir à son tour ?<br />
Vis donc ! C'est la loi générale,<br />
Et mange comme tu pourras !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Une assez commode morale<br />
A tiré la faim d'embarras.<br />
<br />
Tout vivant n'a qu'un but : persévérer à vivre ;<br />
Même à travers ses maux il y trouve plaisir ;<br />
Esclave de ce but qu'il n'eut point à choisir,<br />
Il voue entièrement sa force à le poursuivre.<br />
Ce qui borne ou détruit sa vie, il s'en délivre ;<br />
Ce qui la lui conserve, il tâche à s'en saisir :<br />
De là le grand combat, pourvoyeur du désir,<br />
Que l'espèce à l'espèce avec âpreté livre.<br />
Ou tuer, ou mourir de famine et de froid,<br />
Qui que tu sois, choisis ! Sur notre horrible sphère<br />
Nul n'évite en naissant ce carrefour étroit.<br />
Un titre pour tuer, que le besoin confère,<br />
Où la nature absout du mal qu'elle fait faire,<br />
Un brevet de bourreau, voilà le premier droit.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Il n'est ni bourreaux, ni victimes,<br />
Il n'est pas même d'ennemis,<br />
Quand les meurtres sont légitimes,<br />
Par les décrets de Dieu permis !<br />
Dans leur démêlé séculaire,<br />
Qui n'est qu'un ordre violent,<br />
Les espèces s'entr'immolant<br />
Le font sans haine ni colère.<br />
De là vient que nul repentir<br />
Ne trouble la faim satisfaite ;<br />
Que toute proie à sa défaite<br />
Peut sans rancune consentir :<br />
Elle tombe dans une guerre<br />
Où chacun doit un jour tomber.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ah ! Les vaincus à succomber<br />
Ne se résignent pourtant guère !<br />
<br />
L'espace est plein des cris par les faibles poussés.<br />
Comme à travers la nuit geignent les vents d'automne,<br />
Sans cesse monte au ciel la plainte monotone<br />
De ces vaincus amers, pleurants, ou courroucés.<br />
Vous criez dans le vide ! Assez de cris, assez !<br />
Le silence du ciel, ô faibles, vous étonne :<br />
Vous voulez que pour vous contre les forts il tonne ;<br />
Vous imitez pourtant ceux que vous maudissez :<br />
Quand vous leur imputez leur tyrannie à crime,<br />
Est-il un seul de vous qui pour vivre n'opprime ?<br />
Où la vie a germé, l'égoïsme a sévi.<br />
Bien qu'elle soit petite et douce, votre bouche,<br />
Elle est pourtant armée, et l'appel en est louche :<br />
On sait à quels baisers elle a déjà servi.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Baisers vibrants qu'aux fleurs mouillées<br />
Portent les sonores essaims<br />
Des abeilles ensoleillées,<br />
Êtes-vous œuvres d'assassins ?<br />
Baisers de la mère à la fille,<br />
Baisers des frères et des sœurs,<br />
Les agapes de la famille<br />
Ont-elles souillé vos douceurs ?<br />
Baisers des bouches rassemblées<br />
Sur un front d'aïeul, baisers purs<br />
Comme en versent les giroflées<br />
Sous les vents d'avril aux vieux murs,<br />
Ces bouches qu'une larme arrose<br />
Ont-elles de féroces dents ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
La mort fait son œuvre au dedans,<br />
Sombre sous des dehors de rose.<br />
<br />
Ce précepte m'émeut : « Ne fais pas au prochain<br />
Ce que tu ne veux pas qu'il te fasse à toi-même. »<br />
Pourtant s'il le faut suivre en sa rigueur extrême<br />
Il n'est d'autre avenir que de mourir de faim.<br />
Vivre sans nuire ! ô songe ambitieux et vain !<br />
Le prochain, quel est-il ? Voilà le grand problème.<br />
Qu'il végète ou qu'il pense, et qu'on l'abhorre ou l'aime,<br />
Tout être a, dès qu'il sent, quelque chose d'humain.<br />
Et n'alléguons jamais, meurtriers hypocrites,<br />
La souveraineté que nous font nos mérites.<br />
Tout vivant souffre, aucun ne s'est donné son rang.<br />
L'homme civilisé, charité bien étrange !<br />
N'appelle son prochain nul être dont il mange.<br />
L'anthropophage est seul impartial et franc.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Horreur ! On ne sait si tu railles<br />
Ou si toi-même tu te crois ;<br />
Laisse aux cyniques sans entrailles<br />
Leurs sarcasmes hideux et froids.<br />
Ce matin j'ai vu l'alouette,<br />
Perçant l'air comme un point vermeil,<br />
Avec le cri pur qu'elle y jette<br />
S'évanouir dans le soleil ;<br />
Sa voix enchantait l'étendue ;<br />
Un trait d'archer l'a fait mourir.<br />
La voix n'est pas redescendue,<br />
J'en ai senti mon cœur souffrir...<br />
Mais pour un oiseau qui succombe,<br />
L'amour au ciel en rend bien deux !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je pense aux morts ; toi, si tu peux,<br />
Chante l'amour sur l'hécatombe.<br />
<br />
Toujours grave en tuant, le fauve carnassier<br />
Bondit, abat sa proie, et mange, grave encore ;<br />
L'homme, joyeux convive, assaisonne et décore<br />
La chair qu'il engraissa pour le plomb ou l'acier.<br />
D'où vient que, pour lui seul scrupuleux justicier,<br />
Ce tueur, sans pitié pour la faune et la flore,<br />
Châtie en l'homicide un crime qu'il abhorre<br />
Et dans la chasse impie admire un jeu princier ?<br />
Le même acte, en dépit des mots dont on le nomme,<br />
S'il n'est crime envers tous, ne l'est point envers l'homme,<br />
Et s'il est crime en haut, l'est à tous les degrés.<br />
Ô morale, n'es-tu qu'un pacte entre complices ?<br />
Pourquoi ton équité, bonne pour nos polices,<br />
Ne nous rend-elle pas tous les êtres sacrés ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Rêveur, tu parles en profane !<br />
Le plus juste peut s'oublier,<br />
Quand il est rué par Diane<br />
Sur les traces d'un sanglier !<br />
Ne connais-tu pas ce délire ?<br />
L'ouragan des chiens, leurs abois,<br />
Et la fanfare qui déchire<br />
La tressaillante horreur des bois !<br />
L'hallali ! L'assaut du colosse<br />
Qui se débat, les chiens au flanc,<br />
Secouant leur grappe féroce<br />
Dans les entrailles et le sang !<br />
Nulle jeune et guerrière envie<br />
N'émeut donc l'audace en ton cœur ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
J'ai mis mon zèle et ma vigueur<br />
À sonder mon droit sur la vie.<br />
<br />
Tantôt je prends l'acier, j'en avive le fil<br />
Et je tranche la chair en convive impassible :<br />
Je me semble être un roi, comme l'entend la bible<br />
Qui déclare saint l'homme, et tout le reste vil.<br />
Tantôt j'ai le soupçon d'un infini péril,<br />
Et je crois me sentir l'humble et lointaine cible<br />
D'un centaure céleste à la flèche invisible,<br />
Il passe en moi l'éclair d'un effroi puéril.<br />
Hélas ! à quels docteurs faut-il que je me fie ?<br />
La leçon des anciens, dogme ou philosophie,<br />
Ne m'a rien enseigné que la crainte et l'orgueil ;<br />
Ne m'abandonne pas, toi, qui seule, ô science,<br />
Sais forger dans la preuve une ancre à la croyance !<br />
Le doute est douloureux à traîner, comme un deuil.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Voici l'aube ! - éteins ta veilleuse ! -<br />
L'aube au tendre éblouissement,<br />
L'aube suave et merveilleuse<br />
Qui nous fait sourire en dormant :<br />
Par les fentes des portes closes<br />
Regarde pendre au bord des lits,<br />
Parmi les raisins et les roses,<br />
Les bras lents des amants pâlis...<br />
Écoute au loin la voix d'Horace :<br />
Il t'invite à cueillir le jour ;<br />
Lydie en s'éveillant l'embrasse :<br />
Imite leur facile amour !<br />
Chasse la sombre maladie<br />
Qui trouble tes nuits, insensé...<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Quand Horace a chanté Lydie,<br />
Mon siècle n'avait point pensé.<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Justice, mes regards ne t'ont pu découvrir<br />
Chez les vivants distincts de figure et d'essence.<br />
Chez ceux de même forme et de même naissance,<br />
Dans notre espèce, au moins, te verrai-je fleurir ?<br />
Je vois bien, parmi nous, des frères se chérir,<br />
Les amis séparés que fait pleurer l'absence,<br />
De pudiques beautés qu'un amour pur encense,<br />
Des mères par tendresse heureuses de souffrir.<br />
Je sais que ces penchants, seuls dompteurs de nos pères,<br />
Ont changé, par l'amour, en foyers les repaires,<br />
En cités, par le droit, les foyers respectés ;<br />
Mais je tremble qu'en nous ces antiques mobiles<br />
Ne soient à notre insu d'égoïsme infectés,<br />
Sur leur humble origine à nous tromper habiles.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Poète, que rendent jaloux<br />
L'amour constant des tourterelles,<br />
Devant nos sanglantes querelles<br />
La paix qui dure entre les loups,<br />
Le sûr voyage des cigognes<br />
Qui n'ont pour guide que le ciel,<br />
Devant nos pénibles besognes<br />
L'œuvre exquise d'où sort le miel !<br />
S'il est vrai que Dieu se devine<br />
Dans ces instincts fiers ou touchants,<br />
Diras-tu qu'elle est moins divine<br />
La source des humains penchants ?<br />
Reconnais-y la providence<br />
Plus sage que ta volonté.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Certes, à défaut de bonté,<br />
La nature a de la prudence !<br />
<br />
Elle a su conformer les vouloirs à ses plans<br />
Par un ressort profond qui les meut à sa guise ;<br />
L'appétit seul qu'un nom plus ou moins beau déguise<br />
Règle de tous les cœurs les vœux et les élans.<br />
L'élite des mortels croit, depuis deux mille ans,<br />
Cueillir les divins fruits d'une morale exquise ;<br />
Mais sa foi, c'est, au fond, l'appétit qui s'aiguise,<br />
Courant aux palmes d'or comme jadis aux glands.<br />
La nature n'a pas, quand une espèce est née,<br />
Confié son salut, remis sa destinée<br />
À des gardiens d'un zèle arbitraire et gratuit ;<br />
Non ! L'œuvre utile à tous est à chacun prescrite<br />
Par les propres besoins de son cœur, que séduit<br />
Un illusoire appât d'ivresse ou de mérite.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ainsi, pas de noble action !<br />
Il n'en est pas de méritoire !<br />
Vertu ! Sacrifice ! à t'en croire,<br />
Tout cela n'est qu'illusion !<br />
Comment, sans s'indigner, t'entendre ?<br />
Le doute règne, la foi dort,<br />
Socrate est mort, le Christ est mort,<br />
Ils ne peuvent plus se défendre.<br />
Mais nous que leur exemple a faits,<br />
Nous, disciples de leur supplice,<br />
Souffrirons-nous qu'on avilisse<br />
La sainteté de leurs bienfaits ?<br />
Ô monstre, jusque chez les bêtes<br />
Le dernier des cœurs te dément !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Viens sonder les cœurs froidement<br />
Si tu ne crains pas mes enquêtes.<br />
<br />
La nature, implacable, aux rigueurs de ses lois<br />
Abandonne l'obscur et faible satellite,<br />
Et dans la grande lice où tout être milite,<br />
Parmi les combattants, ne sauve que les rois.<br />
Mais il est nécessaire au progrès de ses choix<br />
Que sa fécondité jamais ne périclite,<br />
Qu'une autre multitude enfante une autre élite<br />
Où l'espèce survive et s'élève à la fois.<br />
Tout doit donc pulluler. Aussi combien elle use,<br />
Pour remplacer les morts, de génie et de ruse !<br />
Mille instincts y pourvoient, sublimes s'il le faut !<br />
Bien qu'au salut commun l'espèce l'asservisse,<br />
L'égoïsme pourtant n'est pas mis en défaut :<br />
C'est l'intérêt du cœur qui pousse au sacrifice.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Peux-tu nier le grand duel<br />
Entre l'agréable et l'honnête,<br />
Qui depuis Hercule, ô poète,<br />
Est si clair, étant si cruel !<br />
Ah ! Toi-même, quand pour bien faire<br />
Ta volonté combat tes vœux,<br />
Tu sens ce que ton goût préfère,<br />
Et c'est l'opposé que tu veux.<br />
Laisse-toi croire qu'il existe<br />
Dans le devoir un noble amour,<br />
Plus fort que l'amour égoïste,<br />
Un dévoûment sans nul retour !<br />
Souffre que cette foi profonde<br />
Te console de t'immoler !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
C'est pour m'instruire que je sonde,<br />
Et non pas pour me consoler.<br />
<br />
L'égoïsme est aveugle entre espèces : chacune,<br />
Viable sur la terre à force d'avoir nui,<br />
De ses derniers vaincus se repaît aujourd'hui,<br />
Sans que nulle pitié, nul remords l'importune.<br />
L'égoïsme entre égaux veille à la paix commune :<br />
L'être le plus féroce épargne alors autrui,<br />
Parce qu'il reconnaît sa propre vie en lui,<br />
Et fait sur lui l'essai de sa propre fortune.<br />
Le fraternel instinct n'est donc pas généreux :<br />
Les loups sans hésiter se mangeraient entre eux,<br />
S'il n'importait à tous que leur chair fût sacrée ;<br />
Mais l'espèce, attentive en chaque individu,<br />
Persuade au loup même, à qui la chair agrée,<br />
Que celle du loup seul est un mets défendu.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
La fin commune pressentie,<br />
Le lien du sang deviné,<br />
C'est déjà de la sympathie !<br />
Où le sang parle, un cœur est né !<br />
Un cœur bat où la moindre fibre<br />
Aux appels d'une autre répond ;<br />
Du tumulte immense où tout vibre<br />
Se dégage un concert profond !<br />
Le conflit des êtres ressemble<br />
Au prélude où chaque instrument<br />
S'essaie, hésite, et pour l'ensemble<br />
Cherche le ton séparément ;<br />
J'en entends plus d'un qui s'accorde<br />
À ce ton divin qu'il cherchait !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je ne vois pas lever l'archet,<br />
J'entends partout grincer la corde.<br />
<br />
L'amour avec la mort a fait un pacte tel<br />
Que la fin de l'espèce est par lui conjurée.<br />
Meurent donc les vivants ! La vie est assurée :<br />
L'amour dresse, au milieu du charnier, son autel !<br />
Tous lui font un suprême et souriant appel ;<br />
Comme, avant de servir aux tigres de curée,<br />
Tous les gladiateurs saluaient la durée<br />
Et la gloire du peuple, en son maître immortel.<br />
Amour, qui, façonnant ta victime à sa tâche,<br />
La rends brutale et souple, aventureuse et lâche,<br />
Pour abattre ou tourner la barrière à tes vœux,<br />
Amour, ne ris-tu pas des roucoulants aveux<br />
Que depuis tant d'avrils la puberté rabâche,<br />
Pour en venir toujours (triste après) où tu veux ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les roucoulements des colombes,<br />
Les serments des cœurs amoureux,<br />
Ne remplissent jamais les tombes<br />
Avant d'avoir fait des heureux.<br />
Les yeux ardents devenus graves,<br />
C'est le désir évanoui<br />
Qui remercie en pleurs suaves<br />
Le bonheur dont il a joui.<br />
Souviens-toi de la bien-aimée :<br />
Elle a souri ! Tout peut finir,<br />
Ton âme en demeure charmée<br />
Pour un éternel avenir !<br />
Dans ton impure calomnie<br />
Souviens-toi de ses yeux baissés.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Hâte donc plutôt l'agonie<br />
Des souvenirs qu'ils m'ont laissés !<br />
<br />
Dans l'oeil indifférent des vierges, ô nature !<br />
Tu fis bien d'allumer un céleste flambeau :<br />
Si fort que soit l'attrait d'un corps novice et beau,<br />
C'est grâce à l'idéal que l'humanité dure.<br />
Le dégoût de peupler une terre aussi dure<br />
Eût peut-être aboli ce frêle et fier troupeau,<br />
Si d'un vain paradis quelque vague lambeau<br />
N'eût flotté pour le cœur plus haut que leur ceinture.<br />
Le soir, quand l'idéal, complice de tes fins,<br />
Sous le nom de pudeur leur fait des yeux divins<br />
Dont les longs cils penchés ont un attrait de voiles.<br />
Leur regard, fourvoyé par l'ennui vers le ciel,<br />
Paraît, en se baissant, nous offrir des étoiles ;<br />
Et nous nous approchons ! Voilà l'essentiel.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Si la pudeur même est suspecte<br />
À ton scepticisme brutal,<br />
Ah ! Que du moins il y respecte<br />
La foi du cœur dans l'idéal !<br />
Quelle est donc l'infâme querelle<br />
Qu'au nom du sang tu chercheras<br />
À la grâce surnaturelle<br />
De la Vénus qui plaît sans bras ?<br />
Est-ce donc l'espoir d'une étreinte<br />
Qui nous touche en ce marbre dur ?<br />
La pierre d'idéal empreinte<br />
Est la chaste sœur de l'azur !<br />
N'épargneras-tu point ta bave<br />
À la candeur de la beauté ?<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je sens sa chaîne à mon côté,<br />
Mais mon front n'est pas son esclave.<br />
<br />
Charmeuse du vouloir et fléau de l'honneur,<br />
Il n'est pas de remords que la beauté n'endorme :<br />
Quel saint n'a fait un jour le sacrifice énorme<br />
D'un paradis futur à son joug suborneur ?<br />
Qu'aveugle à son mirage un tiède raisonneur,<br />
Pour savoir ce qu'elle est, chez Platon s'en informe !<br />
Elle est, pour qui la voit, l'irrésistible forme<br />
Qui se rend préférable à tout, même au bonheur.<br />
C'est que l'intégrité du moule de la race<br />
Est confiée au choix que la beauté vous trace,<br />
Amants qu'elle apparie et force à se choisir !<br />
Et chez les bêtes même, un sens de la figure,<br />
Où l'oeil révèle au sang sa préférence obscure,<br />
Assortit les époux qu'accouple le désir.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ne vois-tu partout qu'égoïsme<br />
Transformé selon les destins ?<br />
Ah ! Salue au moins l'héroïsme<br />
Dans le plus sacré des instincts !<br />
En hiver, quelle atroce louve<br />
Malgré les fourches, les couteaux<br />
Et les chiens des bergers, ne trouve<br />
De quoi nourrir ses louveteaux ?<br />
Quelle tigresse ne s'affame<br />
Pour ses petits, quand ils ont faim ?<br />
Et que n'ose risquer la femme,<br />
Quand ses enfants n'ont plus de pain ?<br />
Ah ! La tendresse maternelle<br />
Atteste un cœur dans l'infini !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Il fallait bien tenir uni<br />
Le fruit du ventre à la mamelle.<br />
<br />
Avant les animaux, quand régnait la forêt,<br />
Seule à têter le sein de la terre en gésine,<br />
La nourriture, humeur abondante et voisine,<br />
Où tombait la semence, au rejeton s'offrait.<br />
L'air s'épure, et la chair libre et pauvre apparaît,<br />
Forcément chasseresse, étant fleur sans racine ;<br />
Mais la progéniture, avant qu'elle assassine,<br />
Doit, trop faible d'abord, trouver du sang tout prêt.<br />
Il faut que la femelle avec son sang l'élève ;<br />
Nourrice, elle est encore une tige, où la sève<br />
Monte au fruit suspendu, mais déjà détaché.<br />
Ce fruit, le sien, le seul aimé, c'est elle-même,<br />
C'est l'extrait de son être à ses flancs arraché :<br />
La nature est habile et sait bien ce qu'on aime.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Écoute, écoute retentir<br />
Les cris d'héroïque tendresse,<br />
Comme un reproche à ton adresse<br />
Amassés pour te démentir,<br />
Tous les cris poussés par les mères,<br />
Depuis l'enfantement d'Abel<br />
Jusqu'aux grandes douleurs dernières<br />
D'où naîtra le dernier mortel !<br />
Quelle grandeur n'as-tu flétrie ?<br />
Mais, sans nier toute vertu,<br />
Par quel doute aviliras-tu<br />
Le saint amour de la patrie ?<br />
Sauverai-je ce dévoûment<br />
De tes subtilités maudites ?<br />
Je les crains : oublie en dormant<br />
La réponse que tu médites.<br />
<br />
<br />
Il fait nuit, c'est la fin des pas et des clameurs ;<br />
Le marchand de ses gains double en songe la somme,<br />
Le manœuvre s'affaisse et cuve son rogomme,<br />
La galère partout a vaincu ses rameurs.<br />
Tous les bruits de la vie en confuses rumeurs<br />
Expirent dans la brise aux pieds de l'astronome ;<br />
On sent planer la trêve éphémère du somme<br />
Sur la ville, tombeau d'innombrables dormeurs.<br />
Le prochain cimetière a des lits plus durables.<br />
Où serait le grand mal si tous ces misérables,<br />
Malheureux ou méchants, ne se réveillaient pas ?<br />
Ne peux-tu, zodiaque, achever ta tournée<br />
Sans le secours de l'homme, infirme et sitôt las ?<br />
Toi, terre, ouvrir demain, sans peuples, la journée ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les peuples ont pour mission<br />
De vaincre et d'ennoblir la terre !<br />
Chacun d'eux avec passion<br />
Chérit le sol héréditaire ;<br />
Et quand par des envahisseurs<br />
Une glèbe en est offensée,<br />
Le soldat baise au front ses sœurs<br />
Et sur les yeux sa fiancée ;<br />
Il part. Hélas ! Un bien-aimé,<br />
Un frère, un fils ! Qui le remplace ?<br />
Mais la famille en vain l'enlace :<br />
Pour la patrie il s'est armé !<br />
Son front sous le baiser s'incline,<br />
Et se redresse après l'adieu.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Mais on lui facilite un peu<br />
La vertu par la discipline.<br />
<br />
Le chef n'est qu'un roseau ; son ordre, un peu de vent ;<br />
Mais le soldat l'ignore. Un champ de mars ressemble<br />
Au cirque où des lions côte à côte vont l'amble,<br />
Pour obéir au fouet qui règne en les bravant.<br />
Il marche à droite, à gauche, en arrière, en avant,<br />
Comme on veut, le troupeau formidable qui tremble !<br />
Mais vous qui lui montrez comment on marche ensemble,<br />
Prenez garde qu'un jour il ne soit trop savant :<br />
Montant de proche en proche, un seul refus tenace<br />
À l'impuissante voix qui commande et menace,<br />
Vous dégraderait tous, du caporal au roi !<br />
La discipline est l'art de faire craindre une ombre,<br />
L'art de magnétiser la force par l'effroi,<br />
En trompant l'unité sur le pouvoir du nombre.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Tais-toi ! Le doute empoisonneur<br />
Te souffle un langage de traître !<br />
Un officier n'est pas un maître :<br />
En lui l'obéi, c'est l'honneur !<br />
Il porte la patrie entière<br />
Dans sa pensée et dans ses yeux ;<br />
Toutes les âmes des aïeux<br />
L'accompagnent à la frontière ;<br />
Tous les défenseurs sur ses pas<br />
S'y précipitent avec rage,<br />
Sous l'aiguillon seul du courage,<br />
Qu'il leur apprend s'ils ne l'ont pas !<br />
Le soldat, l'oeil plein d'étincelles,<br />
Court au canon sur lui braqué !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ce lion retourne aux gazelles,<br />
Aussitôt qu'il n'est plus traqué.<br />
<br />
Quand deux états rivaux, aux bornes mitoyennes,<br />
Pour se les disputer lèvent leurs étendards,<br />
Et qu'après maint exploit, tous, conscrits et soudards,<br />
Ont amplement fourni la pâture aux hyènes,<br />
Il se peut qu'en changeant les frontières anciennes<br />
La victoire à l'aveugle ait mieux taillé les parts,<br />
Ou que le favori de ses sanglants hasards<br />
Occupe iniquement les terres qu'il fait siennes :<br />
N'importe ! Quels qu'ils soient, les arrêts du canon<br />
Demeurent viciés, équitables ou non :<br />
La sentence du meurtre est toujours immorale.<br />
Chaque ennemi par l'autre est devant Dieu cité ;<br />
Mais le juge est suspect dans chaque cathédrale,<br />
Où l'encens le provoque à la complicité.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
L'histoire abonde en grands exemples<br />
De la justice du vrai Dieu ;<br />
Sous mille noms, dans tous les temples,<br />
C'est lui qui pèse chaque vœu.<br />
Des temples grecs que le temps mine<br />
Il est tombé plus d'un fronton,<br />
Depuis les flots de Salamine<br />
Jusqu'aux herbes de Marathon ;<br />
Mais aucun siècle ne déchire<br />
Le livre où chaque race apprend<br />
La morsure de Cynégire,<br />
La palme du coureur mourant !<br />
Et l'arrêt de Dieu qui les juge<br />
Aux cultes grecs a survécu.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ton juste Dieu n'est qu'un transfuge<br />
Aux yeux du roi des rois vaincu !<br />
<br />
L'arbre des races pousse autrement que le chêne,<br />
Qui du sol ténébreux fait monter au ciel clair<br />
Son feuillage unanime et populeux dans l'air,<br />
Par des rameaux sans nombre enchevêtrés sans gêne ;<br />
Il ne circule pas une sève homogène<br />
Dans cet arbre saignant à l'écorce de chair,<br />
Et jamais les rameaux n'y fleurissent de pair :<br />
Où triomphe une race, une autre est à la chaîne.<br />
L'humanité plutôt ressemble à ces forêts<br />
Où la plus forte essence accomplit son progrès<br />
Par l'étouffement lent de ses faibles cousines,<br />
Où sous les vents d'orage un végétal géant,<br />
Foulant de ses bras lourds les floraisons voisines,<br />
Les brise, les effeuille et les met à néant.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Non, non ! L'espèce humaine est une :<br />
Tous les peuples sont différents<br />
Par le climat et la fortune,<br />
Mais, par l'âme et le corps, parents !<br />
Leurs débuts sont tous comparables ;<br />
Leurs progrès se sont ressemblé :<br />
Où les déserts étaient arables<br />
Partout des socs ont fait du blé !<br />
Leurs mœurs et leurs lois sont diverses ;<br />
Mais les fils, quand l'aïeul n'est plus,<br />
Partout aux licences perverses<br />
Opposent des pactes conclus.<br />
Le prêtre partout prie, et lave<br />
Par quelque baptême les fronts.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Garde-toi d'omettre l'esclave :<br />
Partout aussi nous le verrons.<br />
<br />
Tel homme à tel autre homme est souvent plus contraire<br />
Que la lumière à l'ombre et que l'onde au rocher.<br />
L'esprit qui les compare et les veut rapprocher<br />
Abuse impudemment de son besoin d'abstraire.<br />
Ton sang peut à ma lèvre imposer le mot frère,<br />
Mais ce mot, il ne peut à mon cœur l'arracher :<br />
Tel me parle en ma langue, et me reste étranger ;<br />
Je l'entends malgré moi siffler, rugir ou braire.<br />
Le sang est-il tout l'homme, et la fraternité,<br />
Pacte d'amour juré sans la main ni la bouche,<br />
N'est-elle que le nœud des corps de même souche ?<br />
Un roi nègre est issu (pour le moins imité)<br />
Du gorille, et par l'âme et la forme il y touche<br />
De plus près que mon chien, frère sans vanité.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Blanc, jaune ou noir, et qu'il se nomme<br />
Français, chinois, éthiopien,<br />
On salue un juge en tout homme ;<br />
Et ce respect prouve un lien.<br />
Pour titre à subjuguer la bête<br />
Tandis que le besoin suffit,<br />
On allègue un droit de conquête<br />
Quand c'est l'homme qu'on asservit ;<br />
Car l'esclave est juge, et le maître<br />
Qui le traite en pur animal<br />
Craint tout bas de ne lui paraître<br />
Qu'une brute faisant du mal.<br />
L'instinctif hommage à l'espèce<br />
Du nœud qui la forme est témoin.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Qui n'a tué d'un signe, au loin,<br />
Le mandarin dans l'ombre épaisse ?<br />
<br />
C'est du conflit des corps que le droit est venu.<br />
Si l'homme était une ombre, ou qu'il fût solitaire<br />
Et qu'il se pût nourrir comme il se désaltère,<br />
D'un peu d'eau, fruit du ciel, sans culture obtenu,<br />
Tout désir ne serait qu'un souhait ingénu,<br />
Du pouvoir de jouir aiguillon salutaire,<br />
Et le besoin, sans nom, serait mort-né sur terre ;<br />
Le mot justice même y serait inconnu ;<br />
Exempte d'imposer ou subir un partage,<br />
La vie, essor sans cesse élargi davantage,<br />
S'épandrait sans donner ni recevoir de heurt.<br />
Mais nos prisons de chair se disputent l'espace,<br />
La place de tes pieds, il faut que je m'en passe :<br />
Toujours d'un droit qui naît une liberté meurt.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Qu'importe ! Demande à Virgile<br />
Si, devenus ombres, les morts<br />
Ne pleurent pas l'épaisse argile<br />
Dont jadis étaient faits leurs corps :<br />
Dans leur impalpable substance<br />
Ils ne peuvent plus se léser ;<br />
Mais, n'ayant plus de consistance,<br />
Leurs lèvres n'ont plus de baiser ;<br />
Leurs bras, ouverts comme les nôtres,<br />
Se referment sans presser rien,<br />
Indépendants les uns des autres<br />
Ils souffrent d'errer sans lien ;<br />
Oh ! Les chaînes leur font envie :<br />
Ils ne sont que trop peu gênés !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Entre eux n'étaient-ils enchaînés<br />
Que par la caresse, en leur vie ?<br />
<br />
Le sang, de corps en corps, circule entre animaux :<br />
Le meurtre le répare, en même temps qu'il l'use,<br />
La faim quotidienne en ose ouvrir l'écluse,<br />
Mais n'en ose lever que les tributs normaux ;<br />
L'homme, lui seul, dans l'homme en crève les canaux<br />
Par le fer et le plomb, sans la faim pour excuse ;<br />
Partout, mettant la force aux ordres de la ruse.<br />
Le dragon de la guerre a rougi ses anneaux.<br />
Nature, as-tu créé des races ennemies<br />
Pour balancer l'excès de tes économies<br />
Par des crédits ouverts brusquement à la mort ?<br />
Ne valait-il pas mieux modérer les naissances<br />
Que d'en abandonner l'équilibre au plus fort,<br />
Qui décime sans choix les fronts que tu recenses ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Regrette le sang répandu,<br />
Mais non les batailles ; mesure,<br />
Non la largeur de la blessure,<br />
Mais à quel prix il fut vendu !<br />
Les animaux vivent et meurent<br />
Sans patrimoine à féconder ;<br />
Leurs lois, qu'ils n'ont pas à fonder,<br />
Sans progrès ni déclin demeurent.<br />
Mais pour que tout le genre humain<br />
De plus en plus fleurisse et vaille,<br />
Chaque peuple à son tour travaille,<br />
S'il le faut, le glaive à la main :<br />
Puissant ou faible, il fait la guerre<br />
Pour la gloire ou la liberté !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ces biens, j'en connais la cherté,<br />
Le titre illusoire et précaire.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Les besoins sont, hélas ! Des douleurs agressives.<br />
Repu, le tigre est tendre, il lèche ses petits ;<br />
Mais quand monte le flux de ses grands appétits,<br />
Il découvre en miaulant ses crocs jusqu'aux gencives.<br />
Satisfait, l'homme est doux, ses haines sont oisives ;<br />
Mais quand les vrais besoins aux conseils de bandits<br />
Le poussent, maigre, au seuil des festins interdits,<br />
Il montre à nu ses droits comme des incisives.<br />
Ô Lycurgue, ô Solon, vos lois sont un rempart<br />
Que ronge nuit et jour la meute inassouvie,<br />
Dont l'instinct pour sévir attend votre départ ;<br />
Car dans l'espèce humaine, aux codes asservie,<br />
Entre les combattants du champ clos de la vie<br />
Vous limitez le droit sans assurer la part.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les chartes naissent des discordes.<br />
Songe aux temps des désirs sans lois,<br />
Quand erraient en farouches hordes<br />
Les premiers hommes dans les bois ;<br />
Vois-les tout nus livrer bataille<br />
À des animaux insoumis<br />
Monstrueux de forme et de taille,<br />
Vois-les tous entre eux ennemis.<br />
Aux engins de chasse et de pêche,<br />
Aux armes, vois-les tour à tour<br />
Adjoindre le fuseau, la bêche,<br />
Puis le bœuf instruit au labour ;<br />
À la tente de peaux compare<br />
Le stable abri, même d'un gueux.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je vois l'appétit, moins fougueux,<br />
Redevenir aussi barbare.<br />
<br />
Le besoin, fondateur des états, les détruit.<br />
D'abord, dans la tribu, les mœurs patriarcales<br />
Mesurent le travail aux forces inégales,<br />
Et selon l'âge et l'œuvre en partagent le fruit.<br />
Puis l'orgueil des aînés, le premier mur construit,<br />
La guerre, l'or conquis sur les cités rivales,<br />
Les trompettes d'airain des marches triomphales,<br />
Enseignent le loisir, le faste et le vain bruit.<br />
Les captifs sont changés en instruments serviles<br />
Pour féconder les champs et décorer les villes,<br />
Bienfaiteurs méprisés par les vainqueurs ingrats.<br />
Puis, de ses vieux tyrans famélique nourrice,<br />
La plèbe arme contre eux sa haine accusatrice,<br />
Ou n'a, pour les punir, qu'à se croiser les bras.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Elle aime mieux lutter sans trêve,<br />
Et d'âge en âge s'enrichir,<br />
Et s'éclairer, pour s'affranchir.<br />
Le progrès ne fait jamais grève !<br />
Pendant que le victorieux<br />
Déchoit, moins brave et moins robuste,<br />
La table des lois passe au juste,<br />
Et la terre aux laborieux ;<br />
L'échange et l'équité compensent<br />
Et mêlent les fruits différents ;<br />
Ceux-ci labourent, ceux-là pensent,<br />
Tous alliés, tous conquérants !<br />
Sur les castes, sur les frontières<br />
Les siècles passent leurs niveaux !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je vois toujours mêmes rivaux :<br />
Les fauves et les bestiaires.<br />
<br />
Brute qui bats ta femme et dis : « Mort aux tyrans ! »<br />
Qui ne lui parles point sans l'appeler carogne,<br />
Et, misérable roi, t'indignes sans vergogne<br />
De n'être pas nommé citoyen par les grands !<br />
Et toi, plus insensé, né dans les premiers rangs,<br />
Qui, réprouvant cet acte et ce propos d'ivrogne,<br />
Trouves le meurtre en masse une noble besogne,<br />
Et t'adonnes, plus vil, à des vices moins francs !<br />
Par le sang de la guerre ou par le vin du bouge<br />
Grisés comme taureaux affolés par le rouge,<br />
Qui peut croire qu'un jour vous vous embrasserez ?<br />
Qui jamais abattra le rempart séculaire<br />
Fait de pavés croulants, de trônes effondrés,<br />
Qu'entre vous ont dressé la peur et la colère ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Je sais, je sais quel souvenir<br />
T'obsède et t'assombrit encore :<br />
Le plus difficile à bannir<br />
Est toujours celui qu'on abhorre.<br />
L'histoire sans sérénité<br />
N'est pourtant qu'une calomnie ;<br />
Vois d'assez haut l'humanité<br />
Pour en embrasser l'harmonie ;<br />
Pour y mieux juger, de moins près,<br />
L'ordre futur qui s'y dessine,<br />
Le peuplier qui prend racine<br />
Et va dépasser les cyprès ;<br />
Pour voir enfanter la justice<br />
Loin des cris de l'accouchement !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je doute fort qu'il aboutisse,<br />
L'accoucheur y va mollement.<br />
<br />
Au fond, posséder tout, hommes, bêtes et choses :<br />
Les hommes, par le droit, la guerre, ou le discours ;<br />
Les bêtes, sans pudeur, par des moyens plus courts ;<br />
Les choses, par l'argent et les murailles closes ;<br />
C'est votre but secret, bons rois maudits sans causes,<br />
Doux marchands, ouvriers équitables toujours,<br />
Laboureurs, si naïfs étant nés loin des cours,<br />
Penseurs amis du vrai, rêveurs amants des roses.<br />
Oh ! Qui n'envie un peu le trésor de Crésus,<br />
La force de César, le charme de Jésus,<br />
Tous les pouvoirs fameux qui règnent sur le monde ?<br />
Qui ne sent un désir trop avide et trop fier<br />
Égaré dans son cœur, comme au fond de la mer<br />
Roule une coupe d'or sous la vase profonde ?<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Cette coupe d'or du désir,<br />
Vers tous les infinis tendue,<br />
Nous est offerte, et nous est due,<br />
Car seuls nous la pouvons saisir !<br />
Les siècles tour à tour y viennent.<br />
Verser leur tribut au nectar<br />
Que font plus doux ceux qui la tiennent<br />
Pour ceux qui la tiendront plus tard !<br />
S'il s'y mêle encore une haleine<br />
De fange, de sang et de fiel,<br />
Devons-nous dédaigner son miel,<br />
Ou la renverser presque pleine ?<br />
Elle n'est jamais sans saveur :<br />
Un pleur même y devient suave !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Mais l'échanson, c'est un esclave ;<br />
Un maître énervé, le buveur.<br />
<br />
On voit des pucerons réduits en esclavage,<br />
Rassemblés en troupeaux et traits par les fourmis ;<br />
Le plus humble génie a des vaincus soumis,<br />
Et l'on devient tyran dès qu'on n'est plus sauvage.<br />
Combien d'humains troupeaux, fruits d'un docte élevage,<br />
À qui les hauts loisirs ne sont jamais permis,<br />
Et que, loin des forêts, sous le joug endormis,<br />
L'antique faim toujours, mais plus lente, ravage !<br />
Que de peuples se sont à se polir usés !<br />
Nés fiers, et qu'ont rendus serviles et rusés<br />
L'intrigue aux mille rets, l'échange aux mille chaînes !<br />
Que de progrès honteux fit la peur de la mort,<br />
Quand la paix sans amour, trêve instable des haines,<br />
Déshonorant le faible eut désarmé le fort !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Calomniateur ! Accompagne,<br />
Accompagne en esprit mon vol ;<br />
Viens voir, du haut de la montagne,<br />
Le labour enrichir le sol,<br />
Les grandes villes boire aux fleuves,<br />
Et des gravois des vieilles tours<br />
Surgir gaîment les cités neuves,<br />
Plus florissantes tous les jours.<br />
L'œuvre des nobles servitudes,<br />
Des pactes saints que tu maudis,<br />
Succède au chaos d'herbes rudes<br />
Où les fauves rôdaient jadis.<br />
Salut à la terre promise<br />
Où triomphe aujourd'hui l'espoir !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Trop d'hommes sont morts sans la voir,<br />
Pour qu'un triomphe y soit de mise.<br />
<br />
Nous prospérons ! Qu'importe aux anciens malheureux,<br />
Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître,<br />
Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître,<br />
Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux !<br />
Hélas ! Leurs descendants ne peuvent rien pour eux,<br />
Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître.<br />
Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être<br />
Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.<br />
La tâche humaine est longue, et sa fin décevante :<br />
Des générations la dernière vivante<br />
Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés ;<br />
Et les premiers auteurs de la glèbe féconde<br />
N'auront pas vu courir sur la face du monde<br />
Le sourire paisible et rassurant des blés.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Notre sort sera misérable<br />
Aux yeux de nos derniers neveux ;<br />
Pourtant le leur, plus désirable,<br />
N'est jamais l'objet de nos vœux :<br />
C'est que les biens futurs ne peuvent<br />
Nous tenter que s'ils ont des noms ;<br />
Les biens connus seuls nous émeuvent,<br />
Car seuls nous les imaginons.<br />
Plains les morts d'avoir fait la perte<br />
Du pauvre champ qu'ils ont aimé,<br />
Mais non de n'avoir pas semé<br />
La graine après eux découverte.<br />
La richesse des cœurs suffit<br />
De tout temps à dorer la vie !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Cet or-là fait peu de profit<br />
À la fringale inassouvie !<br />
<br />
Je sais donc maintenant, pour l'avoir affronté,<br />
Quel monstre ancien, tapi sous sa brillante robe,<br />
Aux regards éblouis l'humanité dérobe,<br />
Quels aveugles instincts forment sa volonté.<br />
Mais à voir son grand air, sa foi dans sa bonté,<br />
Son rire olympien sur un infime globe,<br />
Je cherche, en son cerveau malsain, l'étrange lobe<br />
Où siège et se nourrit son orgueil indompté ;<br />
J'y cherche le sinus profond où se recrute<br />
Sous sa couronne d'or le vieux levain de brute<br />
Qui fermente toujours, plèbe et tyrans, en vous.<br />
Demander la justice à cette souveraine,<br />
Autant la demander à quelque pauvre reine<br />
Au bandeau de clinquant, dans une cour de fous !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Dors ! Tu sentiras à l'aurore<br />
Je ne sais quel bien-être en toi,<br />
Léger, sublime et sage, éclore,<br />
Fait de gratitude et de foi.<br />
À l'air terrestre, au jour solaire<br />
Ouvrant les yeux et les poumons,<br />
Tu laisseras le ciel te plaire<br />
Et tu diras encore : « Aimons ! »<br />
Car ce monde maudit, tu l'aimes !<br />
Et, si la mort s'offrait ce soir,<br />
Tu renirais tous tes blasphèmes,<br />
Guéri de ton vain désespoir.<br />
On se plaît à rêver qu'on sombre,<br />
En s'endormant sûr du réveil.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je crains la menace de l'ombre,<br />
Mais je ne tiens plus au soleil.<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ce soir, comme un enfant que sa sœur a boudé<br />
(La muse au rendez-vous n'étant pas la première),<br />
Je n'ai pas su chanter sans l'aide coutumière ;<br />
À ma fenêtre alors je me suis accoudé.<br />
Mais l'infini non plus ne m'a rien accordé :<br />
Dans l'archipel sublime aux îles de lumière,<br />
Où l'âme au vent du large enfle sa voile entière,<br />
J'ai promené l'espoir, et n'ai pas abordé.<br />
De l'Ourse et des Gémeaux mes yeux ne sont plus ivres,<br />
Depuis que, refroidis à la pâleur des livres,<br />
Dans ces cruels miroirs ils cherchent des leçons.<br />
Le ciel s'évanouit quand la raison se lève ;<br />
Les couleurs n'y sont plus que de subtils frissons,<br />
Et toute sa splendeur a moins d'être qu'un rêve.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Courbé sous ton pâle flambeau,<br />
Que de chimères tu te crées,<br />
Pendant qu'aux plaines éthérées<br />
La nuit mène son clair troupeau !<br />
Poète, la lyre et le cygne<br />
Dorent le voile aérien ;<br />
Tes astres mêmes te font signe,<br />
Et tu ne leur réponds plus rien.<br />
Tous les soleils auxquels tu penses<br />
Regarde-les se balancer ;<br />
Contemple ces magnificences<br />
Plus douces à voir qu'à penser !<br />
Poète ingrat, ton cœur se blase<br />
Sur les ravissements d'en haut.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Malheur aux vaincus ! Il le faut.<br />
Les nuits ne sont plus à l'extase.<br />
<br />
Je contemplais les nuits sans nul présage amer,<br />
Quand, jadis, me leurrait leur promesse illusoire,<br />
Comme un enfant qui suit, du haut d'un promontoire,<br />
Les feux rouges et bleus des fanaux sur la mer.<br />
Mais aujourd'hui j'ai peur de l'uniforme éther :<br />
Depuis que ma terrasse est un observatoire,<br />
Je songe, connaissant la terre et son histoire,<br />
Que tout astre, sans doute, a son âge de fer.<br />
Tu seras terre aussi, toi qu'on nomme céleste,<br />
Et tu te peupleras pour la guerre et la peste,<br />
Étoile ; et je te crains, car j'ignore où je vais :<br />
J'ai peur que les destins ne soient partout les mêmes,<br />
Puisque le sort du monde est quelque part mauvais,<br />
Et que les fins pour moi sont toutes des problèmes.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Ne crois pas que les habitants<br />
Des sphères où tu te fourvoies,<br />
Y vivent tristes ou contents<br />
Par nos douleurs ou par nos joies :<br />
Autres sphères, autres désirs !<br />
Et tes présomptions sont vaines ;<br />
Cherche ailleurs nos futurs plaisirs,<br />
Comme aussi nos futures peines.<br />
Hors du lieu, les âmes des morts<br />
Auront toutes, selon leurs fautes,<br />
Des demeures plus ou moins hautes,<br />
Dans un monde inconnu des corps.<br />
Ne la cherche pas dans l'espace,<br />
La justice accomplie en Dieu !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je ne conçois rien hors du lieu,<br />
Notre avenir entier s'y passe.<br />
<br />
Contre le ciel, titans nouveaux, nous guerroyons ;<br />
Où la fougue échoua, triomphe la tactique ;<br />
Un triangle l'atteint, debout sur l'écliptique,<br />
Un cristal l'analyse en brisant ses rayons ;<br />
Nous savons maintenant, par leurs échantillons,<br />
Que les astres sont tous de matière identique,<br />
Comme ils sont tous régis, dans leur fuite elliptique<br />
Par un même concert de freins et d'aiguillons.<br />
De ces deux vérités la rigueur m'épouvante :<br />
L'une ôte aux paradis que l'espérance invente<br />
L'éclat surnaturel qu'admire l'oeil fermé ;<br />
L'autre me fait douter si mes vœux et mes gestes<br />
Sont plus libres sur terre, où mon être a germé,<br />
Que le vol de ce bloc dans les déserts célestes.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Dieu seul fait le geste vivant !<br />
Le fougueux élan de la terre<br />
Ne fait pas l'essor volontaire<br />
De la ronde où chante l'enfant ;<br />
L'orbe immense que doit décrire<br />
Ce vaste bloc inanimé,<br />
Ne fait pas le pli du sourire,<br />
Seul volontaire et seul aimé.<br />
Non ! C'est une force princière<br />
Qui dans toute chair veut et sent ;<br />
C'est, mélangée à la poussière,<br />
Une haleine du tout-puissant !<br />
Et ce souffle à chaque être assigne<br />
Avec sa dignité son rang.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Où le destin règne en tyran<br />
Est-il rien de digne ou d'indigne ?<br />
<br />
L'enfant prête un vouloir libre et capricieux<br />
Au papillon qu'il suit et qui toujours recule,<br />
La fleur suit le soleil de l'aube au crépuscule,<br />
Le zéphyr semble errer comme un lutin joyeux,<br />
Chaque être a l'air d'agir comme il l'aime le mieux,<br />
Cependant chaque atome aveuglément circule :<br />
De l'haleine des vents la moindre particule<br />
Doit son vol et sa route au branle entier des cieux ;<br />
La plante est une horloge ; et sans se dire : « Où vais-je ? »<br />
Le papillon voltige ainsi que flotte un liège,<br />
D'équilibre et d'instinct tout son caprice est fait ;<br />
Et la main qui l'a pris n'a pu faire autre chose.<br />
Nul acte qui ne soit un nécessaire effet,<br />
Nul effet révolté contre sa propre cause !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Par je ne sais quoi de brutal<br />
Et d'hostile à toute noblesse,<br />
Un monde absolument fatal<br />
Dans ma conscience me blesse !<br />
Non ! Le courage et la fierté<br />
Ne permettront jamais qu'on nie<br />
L'incompréhensible harmonie<br />
Des lois et de la liberté !<br />
Si le mystère que tu creuses<br />
Confond les plus puissants esprits,<br />
De simples âmes généreuses<br />
Le prouvent sans l'avoir compris !<br />
Arrière ta philosophie !<br />
Moi je sais dès que mon cœur sent.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Pour moi, qui ne sais qu'en pensant,<br />
Sentir à penser me convie.<br />
<br />
Seul le plus fort motif peut enfin prévaloir :<br />
Fatalement conçu pendant qu'on délibère,<br />
Fatalement vainqueur, c'est lui qui seul opère<br />
La fatale option qu'on appelle un vouloir.<br />
En somme, se résoudre aboutit à savoir<br />
Quelle secrète chaîne on suivra la dernière ;<br />
Toute l'indépendance expire à la lumière,<br />
Puisqu'on saisit l'anneau sitôt qu'on l'a pu voir.<br />
Tout ce qu'un être veut, son propre fond l'ordonne,<br />
Mais l'ordre, irrésistible à son insu, lui donne<br />
Le sentiment flatteur qu'il est sollicité.<br />
Ainsi la liberté, vaine horreur de tutelle,<br />
N'est que l'essence aimant le dernier joug né d'elle,<br />
L'illusion du choix dans la nécessité.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Debout ! Debout ! ô Macchabées !<br />
Ô Léonidas, ô Brutus !<br />
Ô Christ ! ô victimes tombées<br />
Pour les droits ou pour les vertus !<br />
Debout ! Grands saints et grands stoïques !<br />
Et de toute votre hauteur<br />
Laissez vos linceuls héroïques<br />
Descendre sur cet imposteur !<br />
Qu'il sente sur sa tête infâme<br />
Leur poids grossir comme un remords !<br />
Qu'il entende sourdre en son âme<br />
L'anathème indigné des morts !<br />
J'irai sans lui, d'un seul coup d'aile,<br />
Droit au cœur de la vérité.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Sous l'anathème immérité<br />
J'y rampe, explorateur fidèle.<br />
<br />
Mais j'achève, déçu, sans avoir débarqué,<br />
Cette exploration que nul vent ne seconde ;<br />
Et mon espoir se brise et s'abîme sous l'onde,<br />
Comme succombe un mât par la tempête arqué.<br />
Si l'ordre universel dans l'atome est marqué,<br />
Plus rien, pas même Dieu, n'est responsable au monde ;<br />
Et j'erre, moi qui cherche, entraîné par ma sonde,<br />
Dans l'orbite de l'astre où mon poids m'a parqué.<br />
Si le vouloir, jouet d'une invincible amorce,<br />
N'est plus qu'un vœu fatal complice de la force,<br />
À quoi bon demander la justice au destin ?<br />
L'égoïsme partout, qui se masque ou s'étale ;<br />
Partout l'activité criminelle ou fatale !<br />
De mon périple ingrat voilà donc le butin !<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Que la raison fait le jour triste !<br />
Mais où finit son examen<br />
Quelque chose de grand subsiste :<br />
Le battement du cœur humain.<br />
Si rien de noble ne demeure,<br />
Quand on a criblé l'univers,<br />
D'où vient en moi le fou qui pleure<br />
Sur des maux qu'il n'a pas soufferts.<br />
Ce fou, plus grand que ma personne,<br />
Des blessures d'autrui saignant,<br />
Qui fait taire, quand je raisonne,<br />
Ma raison même, en s'indignant ?<br />
Ah, crois-moi ! Son délire auguste,<br />
C'est du juge infini l'arrêt !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
L'équité, si l'arrêt est juste,<br />
Même sans Dieu, le dicterait.<br />
<br />
Les deux poids suspendus, que la barre oscillante<br />
Berce avec symétrie autour d'un de ses points,<br />
Ne s'alignent qu'après s'être fuis et rejoints :<br />
La plus juste balance est aussi la plus lente ;<br />
Mais quand elle a dicté sa sentence indolente,<br />
Entre les deux plateaux, immobiles témoins,<br />
L'équilibre, établi, ne l'est pas plus ou moins.<br />
Il n'est pas d'équité qu'un droit meilleur supplante.<br />
Un droit surnaturel est un dogme insensé !<br />
Que par l'homme ou les dieux le droit soit dispensé,<br />
Entre toutes les mains la balance est unique.<br />
La créature y peut juger le créateur ;<br />
Et quiconque a senti l'ordre du monde inique,<br />
S'il n'est pas un athée, est un blasphémateur.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Toi par qui, suprême inconnue,<br />
Le grand problème se résout,<br />
Qui que tu sois, cause de tout,<br />
Où chaque essence est contenue !<br />
Tu n'es pas nulle, car je suis,<br />
Et n'ai d'être que par toi-même,<br />
Et, rien qu'en sondant le problème,<br />
Je t'atteste quand tu me fuis.<br />
Et tu n'es pas imaginaire,<br />
Toi, source unique du réel ;<br />
Tu n'habites pas un vain ciel :<br />
C'est toi qu'on craint dans le tonnerre,<br />
C'est toi qu'on prie en tous les dieux,<br />
Seule forte et seule immortelle !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Sa puissance éclate à tes yeux ;<br />
Mais sa justice, où donc est-elle ?<br />
<br />
J'écrase un moucheron sans peur d'être honni,<br />
Exempté des soucis de la miséricorde,<br />
Sans même que la bête innocente me morde,<br />
Sans raison, par le droit du caprice impuni.<br />
Mais l'homme, qui s'érige en roi dans l'infini,<br />
N'a pas l'immunité du haut rang qu'il s'accorde.<br />
Des pressoirs de la mort son propre sang déborde,<br />
À quelque énorme soif incessamment fourni.<br />
Qui sait ? Ne suis-je point insecte pour un autre ?<br />
Pour l'habitant d'un monde où s'abîme le nôtre,<br />
Géant dont l'oeil baissé me semble être un ciel bleu ?<br />
J'y songe ! Et si parfois sur le bord de ma table<br />
Se pose un moucheron, le sentant respectable,<br />
Je l'épargne pour croire à la bonté d'un dieu.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Oui ; toi-même un géant t'épie ;<br />
Mais il n'est pas capricieux :<br />
Avant d'écraser un impie<br />
Il le suit longuement des yeux.<br />
N'abuse pas de son silence,<br />
Car il pourrait bien se fâcher...<br />
Je sens son poing qui se balance,<br />
Comme un fardeau qu'on va lâcher.<br />
Nul n'a prévu ce qu'il décide,<br />
Son calme immuable est trompeur,<br />
Et malgré son dédain placide<br />
Ton impiété me fait peur !<br />
Crois donc à la bonté suprême<br />
Puisqu'en la défiant tu vis !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Les doutes sont-ils des défis ?<br />
Et l'angoisse est-elle un blasphème ?<br />
<br />
Des vivants, qu'il fait naître et dont il n'a pas soin,<br />
L'économe éternel trompe la confiance :<br />
Le besoin donne un droit, le droit une créance ;<br />
Ils sont tous créanciers de l'auteur du besoin.<br />
L'universelle faim, dont il est le témoin,<br />
Réclame chaque jour une ample redevance ;<br />
À lui seul incombait d'y pourvoir à l'avance,<br />
D'apporter la pâture, ou d'y veiller de loin.<br />
Si donc il est un dieu, l'appétit constitue,<br />
Dans chaque être apte à vivre et que le jeûne tue,<br />
Un droit à s'assouvir, dont lui répond ce dieu !<br />
Mais partout je ne trouve, en l'absence du maître<br />
Que d'impuissants pasteurs qui règnent en son lieu<br />
Parasites sacrés du troupeau qu'ils font paître.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
La bête, rampant sous le ciel,<br />
N'a, dans l'orage ou l'éclaircie,<br />
Rien qu'elle invoque ou remercie,<br />
Nul recours providentiel ;<br />
Mais l'homme au loin se cherche une aide<br />
En de sublimes régions.<br />
Seul être que l'azur obsède,<br />
Il a seul des religions ;<br />
Prolongeant le temps et l'espace,<br />
Il craint, pour le crime impuni,<br />
Qu'ailleurs l'éternité n'amasse<br />
Des colères dans l'infini.<br />
Les cultes ont rendu moins frustes<br />
L'âme et les mœurs de leurs croyants.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Ils ont fait plus de mendiants<br />
Et de meurtriers que de justes.<br />
<br />
Par ses religions au meurtre convié,<br />
L'homme, même en tuant, croit faire une œuvre pie :<br />
De la gorge des bœufs, du sein d'Iphigénie,<br />
Coulait jadis à flots le sang sacrifié ;<br />
Et tout à l'heure encore un prêtre a confié<br />
À ta lèvre, ô chrétien ! La victime infinie,<br />
Et dans la lâche paix de la faute impunie<br />
Tu savoures un dieu pour toi crucifié !<br />
Il faut pour ton salut qu'il souffre et qu'il expire,<br />
Et qu'au trou de son flanc, comme un cruel vampire,<br />
Ton péché sanguinaire aspire un paradis.<br />
Quelle que soit la pourpre où le bonheur se vautre,<br />
Tout vivant qui jouit en martyrise un autre :<br />
C'est le destin pareil des saints et des maudits.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Pourquoi donc enfoncer les pointes<br />
D'une ironie âpre et sans foi<br />
Au cœur de ceux qui, les mains jointes,<br />
Veulent prier même pour toi,<br />
Qui pratiquent, fût-ce à grand'peine<br />
Et par la seule peur du feu,<br />
La charité, si surhumaine<br />
Qu'elle suffit à prouver Dieu ?<br />
Ah ! C'est grâce à la foi sincère,<br />
Par un oeil humblement baissé,<br />
Que sur notre immense misère<br />
Le premier baume fut versé.<br />
Je vois une larme qui monte,<br />
Au bord de tes cils affleurant...<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Je la laisse couler sans honte ;<br />
Mais on y voit trouble en pleurant.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Là-haut, ce clair de lune étrange me repose :<br />
Le croissant, nébuleux, erre, comme un grand lis<br />
Qu'une dentelle éparse entraîne dans ses plis<br />
Sous les sombres rideaux d'une alcôve bien close.<br />
Quand saurai-je mourir, si, ce soir, je ne l'ose ?<br />
De la molle nuée où tu t'ensevelis,<br />
Douce lune, à mon front forme un coussin d'oublis,<br />
Dût ma pensée y faire une éternelle pause !<br />
À quoi bon remuer le dessous des couleurs ?<br />
Laissons l'âme en un songe abîmer ses douleurs,<br />
Comme l'étang s'azure en déposant sa vase.<br />
Oh ! Que j'expire en toi, délivré du soleil !<br />
Il me serait si bon de suivre ton extase,<br />
Emporté sans retour, assoupi sans réveil...<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Pourquoi déserter de la sorte ?<br />
À t'ouïr pousser des hélas,<br />
On croirait que ton dos supporte<br />
L'univers entier comme Atlas,<br />
Ou bien qu'un remords implacable,<br />
Un remords de grand criminel,<br />
De son poids obstiné t'accable !<br />
Ton sort est-il donc si cruel ?<br />
Qu'as-tu commis qui ne s'avoue ?<br />
La fortune a-t-elle soudain<br />
Fait descendre pour toi sa roue ?<br />
As-tu peur de mourir de faim ?<br />
Ton lot, si fort qu'il te déplaise,<br />
Fait envie aux vrais malheureux.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
C'est d'un profond retour sur eux<br />
Que naît mon immense malaise.<br />
<br />
J'ai bon cœur, je ne veux à nul être aucun mal,<br />
Mais je retiens ma part des bœufs qu'un autre assomme,<br />
Et, malgré ma douceur, je suis bien aise en somme<br />
Que le fouet d'un cocher hâte un peu mon cheval ;<br />
Je suis juste, et je sens qu'un pauvre est mon égal ;<br />
Mais, pendant que je jette une obole à cet homme,<br />
Je m'installe au banquet dont un père économe<br />
S'est donné les longs soins pour mon futur régal ;<br />
Je suis probe, mon bien ne doit rien à personne,<br />
Mais j'usurpe le pain qui dans mes blés frissonne,<br />
Héritier, sans labour, des champs fumés de morts.<br />
Ainsi dans le massacre incessant qui m'engraisse,<br />
Par la nature élu, je fleuris et m'endors,<br />
Comme l'enfant candide et sanglant d'une ogresse.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Les lions déchirent les bœufs,<br />
Et mieux que le fouet, leur poursuite<br />
Met les chevaux tremblants en fuite ;<br />
Dieu le souffre ! Et tu fais moins qu'eux.<br />
Des peines que ton père a prises<br />
Jouis en paix dans son verger,<br />
Les moineaux friands de cerises<br />
S'y font par Dieu même héberger.<br />
Ton remords est bien ridicule<br />
Devant l'écurie et l'étal,<br />
Et bien étrange ton scrupule<br />
De t'asseoir au banquet fatal :<br />
Dieu t'y convie, et te dispense<br />
De peser si c'est juste ou non.<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Mais le cœur sent, mais l'esprit pense,<br />
Et sans leur aveu rien n'est bon.<br />
<br />
L'homme s'octroie une âme, et juge que les bêtes<br />
Ne sont qu'un vague souffle agitant un vil corps :<br />
« Je puis donc, leur dit-il, vous frapper sans remords,<br />
Vous que le limon seul fit tout ce que vous êtes. »<br />
« Tombez, dit-il aux bois dont il abat les têtes,<br />
Vos élans vers le ciel sont d'aveugles efforts ! »<br />
Ainsi l'homme insolent, pour ennoblir ses torts,<br />
Les appelle des droits, et ses vols des conquêtes.<br />
Tout être est sa pâture ou bien son portefaix ;<br />
Souvent, sans besoin même, il mutile, il ébranche,<br />
Et sa colère éclate à la moindre revanche.<br />
Les fiertés de la brute, il les traite en méfaits.<br />
Pour le joug qu'il t'impose, ô brute à face blanche,<br />
Ne flétris point César ! Il fait ce que tu fais.<br />
<br />
<br />
Une voix.<br />
<br />
Résignons-nous aux lois du monde :<br />
César est battu par l'amour ;<br />
Maîtres et valets à la ronde<br />
Vont se fustigeant tour à tour ;<br />
La nymphe bat le vieux Silène<br />
Avec un sceptre d'églantier,<br />
Qu'un zéphyr bat de son haleine<br />
Et dont la fleur bat le sentier ;<br />
Et Silène à trotter condamne<br />
Son baudet tardif et têtu,<br />
Il le bat ; et du pied de l'âne<br />
Le gazon naissant est battu.<br />
Et personne, églantier, zéphire,<br />
Bêtes, ni gens, n'en est surpris !<br />
<br />
<br />
Le chercheur.<br />
<br />
Si tu comprends de quoi tu ris,<br />
Ô Démocrite, peux-tu rire !<br />
<br />
Puisqu'il m'est bien connu, le mépris souverain<br />
Des destins et des dieux pour le droit en souffrance,<br />
Que ne sais-je imiter leur sage indifférence !<br />
D'où vient qu'un tort causé m'est encore un chagrin ?<br />
Que pouvant assouvir, le front haut et serein,<br />
Toutes mes passions, sans gêne, à toute outrance,<br />
J'admets dans ma ...]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Aux Poètes futurs]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10265</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:22:41 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10265</guid>
			<description><![CDATA[Aux Poètes futurs<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Poètes à venir, qui saurez tant de choses,<br />
Et les direz sans doute en un verbe plus beau,<br />
Portant plus loin que nous un plus large flambeau<br />
Sur les suprêmes fins et les premières causes ;<br />
<br />
Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,<br />
Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau ;<br />
Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau<br />
De notre œuvre enfouie avec nos lèvres closes.<br />
<br />
Songez que nous chantions les fleurs et les amours<br />
Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,<br />
Pour des cœurs anxieux que ce bruit rendait sourds ;<br />
<br />
Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes,<br />
Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours<br />
Sur de plus hauts objets des poèmes sans larmes.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[Aux Poètes futurs<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Poètes à venir, qui saurez tant de choses,<br />
Et les direz sans doute en un verbe plus beau,<br />
Portant plus loin que nous un plus large flambeau<br />
Sur les suprêmes fins et les premières causes ;<br />
<br />
Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,<br />
Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau ;<br />
Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau<br />
De notre œuvre enfouie avec nos lèvres closes.<br />
<br />
Songez que nous chantions les fleurs et les amours<br />
Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,<br />
Pour des cœurs anxieux que ce bruit rendait sourds ;<br />
<br />
Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes,<br />
Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours<br />
Sur de plus hauts objets des poèmes sans larmes.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[À Théophile Gautier]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10264</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:22:18 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10264</guid>
			<description><![CDATA[À Théophile Gautier<br />
<br />
<br />
 <br />
Maître, qui du grand art levant le pur flambeau,<br />
Pour consoler la chair besoigneuse et fragile,<br />
Redis la gloire antique à cette exquise argile,<br />
Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau !<br />
<br />
Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau<br />
Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile,<br />
Toi qui, né pour le jour d'où le trépas t'exile,<br />
Faisais des voluptés les prêtresses du beau !<br />
<br />
Ah ! Les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose)<br />
Devaient ravir ce corps dans une apothéose,<br />
Incorruptible chair l'embaumer pour toujours ;<br />
<br />
Et l'âme ! L'envoyer dans la nature entière<br />
Savourer librement, éparse en la matière,<br />
L'ivresse des couleurs et la paix des contours !]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[À Théophile Gautier<br />
<br />
<br />
 <br />
Maître, qui du grand art levant le pur flambeau,<br />
Pour consoler la chair besoigneuse et fragile,<br />
Redis la gloire antique à cette exquise argile,<br />
Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau !<br />
<br />
Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau<br />
Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile,<br />
Toi qui, né pour le jour d'où le trépas t'exile,<br />
Faisais des voluptés les prêtresses du beau !<br />
<br />
Ah ! Les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose)<br />
Devaient ravir ce corps dans une apothéose,<br />
Incorruptible chair l'embaumer pour toujours ;<br />
<br />
Et l'âme ! L'envoyer dans la nature entière<br />
Savourer librement, éparse en la matière,<br />
L'ivresse des couleurs et la paix des contours !]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[À Ronsard]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10263</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:21:47 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10263</guid>
			<description><![CDATA[À Ronsard<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Ô maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard,<br />
J'admire tes vieux vers, et comment ton génie<br />
Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie<br />
Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.<br />
<br />
Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,<br />
J'aime ta passion d'antique poésie<br />
Et cette téméraire et sainte fantaisie<br />
D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.<br />
<br />
Ah ! Depuis que les cieux, les champs, les bois et l'onde<br />
N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde,<br />
Car le monde sans lyre est comme inhabité !<br />
<br />
Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes,<br />
Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes,<br />
Et tu refais aux dieux une immortalité.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[À Ronsard<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Ô maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard,<br />
J'admire tes vieux vers, et comment ton génie<br />
Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie<br />
Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.<br />
<br />
Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,<br />
J'aime ta passion d'antique poésie<br />
Et cette téméraire et sainte fantaisie<br />
D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.<br />
<br />
Ah ! Depuis que les cieux, les champs, les bois et l'onde<br />
N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde,<br />
Car le monde sans lyre est comme inhabité !<br />
<br />
Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes,<br />
Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes,<br />
Et tu refais aux dieux une immortalité.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[À l’Océan]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10262</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:21:18 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10262</guid>
			<description><![CDATA[À l’Océan<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Océan, que vaux-tu dans l'infini du monde ?<br />
Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords,<br />
Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors,<br />
Qui, du haut des soleils te mesure et te sonde ;<br />
<br />
Presque éternel pour nous plus instables que l'onde,<br />
Mais pourtant, comme nous, œuvre et jouet des sorts,<br />
Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts,<br />
Et nulle éternité dans les jours ne se fonde.<br />
<br />
Comme une vaste armée où l'héroïsme bout<br />
Marche à l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche,<br />
Mais la roche est solide et reparaît debout.<br />
<br />
Va, tu n'es cru géant que du nain qui t'approche :<br />
Ah ! Je t'admirais trop, le ciel me le reproche,<br />
Il me dit : « Rien n'est grand ni puissant que le Tout ! »]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[À l’Océan<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Océan, que vaux-tu dans l'infini du monde ?<br />
Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords,<br />
Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors,<br />
Qui, du haut des soleils te mesure et te sonde ;<br />
<br />
Presque éternel pour nous plus instables que l'onde,<br />
Mais pourtant, comme nous, œuvre et jouet des sorts,<br />
Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts,<br />
Et nulle éternité dans les jours ne se fonde.<br />
<br />
Comme une vaste armée où l'héroïsme bout<br />
Marche à l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche,<br />
Mais la roche est solide et reparaît debout.<br />
<br />
Va, tu n'es cru géant que du nain qui t'approche :<br />
Ah ! Je t'admirais trop, le ciel me le reproche,<br />
Il me dit : « Rien n'est grand ni puissant que le Tout ! »]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[L’Automne]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10261</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:18:51 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10261</guid>
			<description><![CDATA[L’Automne<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
L'azur n'est plus égal comme un rideau sans pli.<br />
La feuille, à tout moment, tressaille, vole et tombe ;<br />
Au bois, dans les sentiers où le taillis surplombe,<br />
Les taches de soleil, plus larges, ont pâli.<br />
<br />
Mais l'oeuvre de la sève est partout accompli :<br />
La grappe autour du cep se colore et se bombe,<br />
Dans le verger la branche au poids des fruits succombe,<br />
Et l'été meurt, content de son devoir rempli.<br />
<br />
Dans l'été de ta vie enrichis-en l'automne ;<br />
Ô mortel, sois docile à l'exemple que donne,<br />
Depuis des milliers d'ans, la terre au genre humain ;<br />
<br />
Vois : le front, lisse hier, n'est déjà plus sans rides,<br />
Et les cheveux épais seront rares demain :<br />
Fuis la honte et l'horreur de vieillir les mains vides.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[L’Automne<br />
<br />
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L'azur n'est plus égal comme un rideau sans pli.<br />
La feuille, à tout moment, tressaille, vole et tombe ;<br />
Au bois, dans les sentiers où le taillis surplombe,<br />
Les taches de soleil, plus larges, ont pâli.<br />
<br />
Mais l'oeuvre de la sève est partout accompli :<br />
La grappe autour du cep se colore et se bombe,<br />
Dans le verger la branche au poids des fruits succombe,<br />
Et l'été meurt, content de son devoir rempli.<br />
<br />
Dans l'été de ta vie enrichis-en l'automne ;<br />
Ô mortel, sois docile à l'exemple que donne,<br />
Depuis des milliers d'ans, la terre au genre humain ;<br />
<br />
Vois : le front, lisse hier, n'est déjà plus sans rides,<br />
Et les cheveux épais seront rares demain :<br />
Fuis la honte et l'horreur de vieillir les mains vides.]]></content:encoded>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Les Fils]]></title>
			<link>https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10260</link>
			<pubDate>Wed, 24 Nov 2010 13:18:26 +0100</pubDate>
			<dc:creator><![CDATA[<a href="https://sonett-forum.de/member.php?action=profile&uid=1">ZaunköniG</a>]]></dc:creator>
			<guid isPermaLink="false">https://sonett-forum.de/showthread.php?tid=10260</guid>
			<description><![CDATA[Les Fils<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
<br />
 <br />
Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,<br />
Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,<br />
Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire<br />
Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil !<br />
<br />
Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,<br />
Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire :<br />
Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,<br />
Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.<br />
<br />
Ah ! L'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,<br />
Peut du moins arracher au séculaire oubli<br />
Le nom qu'il y ramasse encore enseveli ;<br />
<br />
Dans la durée immense et l'immense étendue<br />
Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli,<br />
Peut luire par soi-même et n'est point confondue !]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[Les Fils<br />
<br />
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<br />
 <br />
Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,<br />
Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,<br />
Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire<br />
Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil !<br />
<br />
Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,<br />
Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire :<br />
Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,<br />
Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.<br />
<br />
Ah ! L'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,<br />
Peut du moins arracher au séculaire oubli<br />
Le nom qu'il y ramasse encore enseveli ;<br />
<br />
Dans la durée immense et l'immense étendue<br />
Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli,<br />
Peut luire par soi-même et n'est point confondue !]]></content:encoded>
		</item>
	</channel>
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